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Rubrique : La fabrique pongienne

Rubrique : COMPTES RENDUS

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Pour une vie de mon père. Tome I - Rétrospective 1899-1919

Pauline Flepp

Mis en ligne le 7 juin 2016, par Pauline Flepp

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Depuis douze ans, Armande Ponge se livre à un travail d’archive monumental à partir du fonds d’une grande richesse (photographies, correspondances, manuscrits, agendas, numéros de revues auxquels son père avait collaboré, dossiers de presse) dont elle est la dépositaire. Son entreprise tend à l’exhaustivité : un deuxième tome, couvrant les années 1919-1939, est déjà achevé, le volume suivant regrouperait les années 1940-1941 puis chaque année constituerait un volume jusqu’en 1987. Cet accès simplifié aux archives sera d’une immense utilité pour tous les chercheurs, que leur approche soit sociologique, historique, poétique ou génétique.

Le premier tome retrace les vingt premières années de la vie de Francis Ponge, de sa naissance à Montpellier le 27 mars 1899 à son mutisme aux épreuves orales du concours de l’École Normale Supérieure, le 29 octobre 1919. Le parti pris d’Armande Ponge, qu’elle expose dès les premières pages de l’ouvrage, est d’intervenir seulement comme « agent de liaison », lorsqu’un récit biographique ‘‘classique’’ est nécessaire pour suppléer à l’absence de lettres : « Il s’agit en effet d’une transcription scrupuleuse, conforme aux seuls manuscrits, qu’il s’agisse de lettres ou d’écrits littéraires [1]. » Le premier volume, qui s’ouvre sur l’état civil de la famille Ponge et de la famille Saurel et sur le récit fait par Armande Ponge de l’enfance de Francis à Nîmes, à Avignon puis en Normandie, est pour l’essentiel composé de lettres. Les correspondants sont encore exclusivement familiaux : Armand, le père, Juliette, la mère, et Hélène, la sœur [2].

Trois grands ensembles de lettres peuvent être distingués :

* les lettres de voyages, en 1913 et 1914 : quasi quotidiennement, Francis écrit à ses parents ou/et à sa sœur. Un premier voyage, avec son oncle et sa tante, le conduit en Belgique, en Hollande, en Écosse, au Pays de Galles et en Angleterre ; tandis qu’un second voyage, à objectif linguistique cette fois, l’amène à se retrouver seul en Allemagne juste avant la déclaration de guerre. Si Francis partage parfois avec sa famille ses impressions sur les villes qu’il découvre ou sur les gens qu’il côtoie [3], ce premier groupement de lettres est dans l’ensemble très factuel, le jeune épistolier y détaillant le déroulement de ses journées avec une extrême précision – horaires de train, durées des déplacements, succession des visites et compte-rendu des dépenses. « Je veux tout vous raconter », écrit-il à plusieurs reprises [4]. Cette phrase et ses variantes deviennent emblématiques des lettres de voyages de Francis et témoignent aussi du plaisir que ce dernier semble, pour le moment, prendre à la rédaction de son courrier, du fait peut-être des circonstances extraordinaires – il en ira autrement quand il sera à Paris, une certaine impatience se faisant alors parfois sentir dans ses lettres, ou tout du moins de la lassitude à « raconter », pour répondre à la demande insistante de ses parents, des journées qui ne présentent pas à ses yeux d’intérêt [5].

* Les lettres parisiennes, d’août 1916 à fin mars 1918 : ces années sont charnières pour Francis, qui vient d’obtenir son bac et qui doit décider quelle voie il va suivre. Le choix est d’autant plus délicat, par-delà le seul contexte historique, que le jeune homme a fait, fin août, une rencontre décisive qui le conduit pour la première fois à envisager la possibilité d’une « carrière littéraire ». Jean de Bonnefon, directeur de La Presqu’île – revue à laquelle Francis avait envoyé plusieurs poèmes – lui a en effet prédit qu’il pourrait « faire quelque chose [6] ». Durant cette période où Francis est étudiant à Paris – au lycée Louis-le-Grand puis à la Sorbonne – force est de noter que son père fait figure de destinataire privilégié pour tout ce qui a trait aux études, à la littérature et à la politique. Il y a donc, comme le fait remarquer Benoît Auclerc dans sa présentation de la correspondance entre Armand et Francis Ponge, une « répartition (sexuée) des tâches épistolaires [7] » assumée par les protagonistes eux-mêmes [8].

* Les lettres de soldat, d’avril 1918 à fin novembre 1918 : incorporé dans l’infanterie, Francis écrit à ses « chers Caennais ». Il renoue avec le ton très factuel de ses lettres de voyages, racontant parfois heure par heure ses journées. Les lettres destinées exclusivement à Armand se font plus rares.

En 2014, dans l’ouvrage Ponge et ses lecteurs, une sélection de lettres échangées entre Francis et son père avait été publiée. Benoît Auclerc et Sophie Coste avaient fait le choix d’exclure les lettres de l’été 1913 et de l’été 1914. L’intérêt du chercheur est amené à davantage se porter sur les lettres ultérieures dans lesquelles Ponge, dans un effort d’introspection, revient sans cesse à la même question :

Il ne faut pas perdre de vue quand on me juge que mon principal souci actuellement est celui-ci : me dégagerai-je ? Qu’adviendra-t-il de moi ? Question que je me pose afin de régler mon activité d’étude ou de production. À 20 ans c’est un grand problème, celui de l’inconnu développement de soi-même à venir [9].

Le premier tome du travail d’Armande Ponge nous permet de suivre ce développement pas à pas. Loin de l’inconscience que l’on prête souvent à la jeunesse, Francis porte un regard extrêmement lucide sur sa situation, comme en témoignent les lettres et les études psychologiques synthétiques où il s’analyse sans complaisance. Il fait aussi preuve d’un sens des responsabilités étonnant, étant donné son âge, puisqu’il envisage, dès 1918, la possibilité de renoncer à ses velléités littéraires pour « faire vivre régulièrement une famille ardemment souhaitée [10] ».
À plusieurs reprises, l’« activité d’étude » et le désir de produire une œuvre originale sont donc présentés comme peu compatibles. C’est là le premier « conflit » qui parcourt le tome I d’une rétrospective couvrant par ailleurs quatre années de guerre. Il est d’un grand intérêt pour le chercheur puisqu’il constitue la première manifestation du rejet pongien de l’intégration qui se confirmera par la suite en bien d’autres occasions – qu’il s’agisse du refus de faire partie des gens de la NRF ou de la difficulté à accepter les règles du Parti Communiste.

Une intégration sociale qui ne va pas de soi, ou comment « constituer [s]a personnalité [11] » en contexte scolaire ?

Suite à son entretien avec Bonnefon, fin août 1916, Francis écrit à son père : « Je suis donc extrêmement perplexe et te demande expressément de m’écrire longuement à ce sujet, de me donner des conseils auxquels je me conformerai entièrement étant donnée mon hésitation très réelle et mon désir d’en sortir [12]. » Cette hésitation, il l’explicite le 16 septembre dans une lettre à sa mère : va-t-il choisir la voie commerciale – qui l’amènerait à faire des études de droit, pour travailler ensuite soit dans la banque soit dans l’industrie – ou la voie littéraire – qui le conduirait à se tourner vers des études de lettres, ainsi que le lui avait suggéré Bonnefon [13], le mettant sur la voie d’une possible conciliation entre ses aspirations littéraires et les nécessités scolaires ? Armand et Juliette vont, eux aussi, dans leur volonté de guider leur fils du mieux possible, faire valoir la continuité entre études et écriture : non sans habileté – mais l’habileté n’empêche pas la sincérité – ils rappellent à Francis qu’il lui faut se vouer entièrement à ses études dans le présent justement pour mieux réussir en poésie à l’avenir [14]. Mais cette conciliation ne va pas de soi, et d’alliées potentielles les études peuvent se muer en ennemies.

Le conflit qui se joue alors devient conflit entre ce qu’un artiste en devenir estime a priori avoir de plus précieux – son originalité – et l’ « heureuse médiocrité [15] » exigée par le cadre scolaire. À plusieurs reprises, on voit que Francis est dans l’incapacité de jouer le jeu en allant « contre [s]a sincérité [16] », que ce soit à l’écrit de sa licence de philosophie en novembre 1917 ou lors de son année d’hypokhâgne à Louis-le-Grand. Il n’est pas anodin qu’il ait majoré, au baccalauréat, sa composition sur le sujet : « de l’art de penser par soi-même ». Suivre le troupeau ne lui est en rien naturel – et en 1921, dans « Esquisse d’une parabole », le poète, assez classiquement, apparaîtra en filigrane comme étant celui qui le guide. À sa rentrée en classe préparatoire, portraiturant ses camarades, il distingue ainsi les « têtes de bûcheurs un peu abrutis » des quelques têtes « très intéressantes [17] ». Quelques jours plus tard, il ajoute : « Ce doivent être des brillants [18]. » S’il ne se classe pas parmi ces derniers, Francis n’en a pas moins une conscience très affirmée de sa distinction par rapport aux élèves qui reçoivent tout des professeurs et des livres, sans y apporter un souci de jugement et un tant soit peu d’esprit critique. C’est la hantise d’être confondu avec eux, d’être « classé avec ‘‘le commun” [19] », qui le conduit tout d’abord à rejeter les exigences du système scolaire. Mais il semble aussi que par delà le seul orgueil aiguillonné de l’étudiant, pour la première fois peut-être confronté à plus fort que lui, il y ait, chez Ponge, une véritable angoisse de la perte de son identité, de ce qui le constitue en propre. Cette crainte, il l’exprime non seulement à propos de ses études, redoutant qu’elles ne l’amènent à faire le sacrifice de ses qualités originales, mais aussi à propos de la vie de régiment : « C’est une grosse question que de savoir si au Régiment je devrais me laisser aller à la paresse intellectuelle complète, ou bien si je devrais au contraire monter dans ma tour d’ivoire et m’y renfermer et tâcher de rester moi autant que possible malgré les assauts nombreux que me donneront la fatigue et l’inertie intellectuelle [20]. » Au régiment comme en classe préparatoire, on retrouve donc la même problématique, avec la préservation de son moi précieux et intime. Plus que la sociabilité – Francis ne semble pas avoir de difficultés à se faire des camarades – c’est l’intégration sociale qui pose problème, en ce qu’elle est toujours vécue comme une menace, entraînant des compromissions et des renoncements.

On assiste ainsi, à travers la correspondance des années 1916-1918, aux symptômes de la rupture à venir : de décembre 1919 à l’automne 1921, Francis abandonnera ses études. Dans ses entretiens avec Philippe Sollers, en 1967, Ponge déclarera s’être alors « retiré », sans qu’il s’agisse pour autant « de frayer avec le monde littéraire [21]. » Il y a donc eu de sa part un refus violent de toute intégration sociale en vue d’une carrière, quelle qu’elle soit, fût-elle même littéraire – et rompant avec l’ordre social, il devra rompre, un temps, avec l’ordre familial, en cessant de voir ses parents et de leur écrire.

Une formation dans et par la guerre

« Que la politique du jour ne t’absorbe pas »

Selon Benoît Auclerc, un des apports des lettres de jeunesse de Francis Ponge est de permettre de « réévaluer le rôle de la guerre dans la crise personnelle, intellectuelle et esthétique que Francis traverse durant cette période [22]. » En 1917, il vit dans l’attente de sa mobilisation prochaine, ce qui ne peut qu’interférer avec le bon déroulement de sa scolarité. Un deuxième conflit se donne ainsi à lire dans la correspondance, et cela à plusieurs niveaux puisque la guerre – comme les essais poétiques – constitue une ‘‘distraction’’ risquant d’éloigner Francis de ses études. Son père l’a bien compris, qui lui écrit le 10 novembre 1917 : « Que la politique du jour ne t’absorbe pas, ne te laisse pas submerger par un flot de journaux [23]. » Les échanges sur la situation politique deviennent une sorte de récompense qu’Armand réserve à son fils quand ce dernier a fourni un travail scolaire sérieux, et dont il le prive quand Francis a été trop dispersé [24]. À plusieurs reprises, il s’inquiète de l’exaltation qu’il perçoit dans les lettres de son fils, de « l’impression de fouillis, de désordre, de trouble [25] » qui se dégage de ces courriers où tout se mélange, Francis glissant des études à la politique, de la politique à ses sorties parisiennes, etc. Il semble évident que ce désordre, certes pardonnable chez un jeune garçon de dix-huit ans, est amplifié, favorisé par les circonstances historiques, d’autant plus que Francis est dans l’attente de son incorporation : « Je suis horriblement stupide de te parler de tout ça ici puisque l’éventualité est lointaine, en tout cas, et soumise au hasard, mais je me rends bien compte que je prendrai part à la guerre presque certainement et je me prépare à faire le sacrifice de ma vie [26] ». Si, en octobre 1917, Armand semblait estimer que les études prendraient nécessairement le dessus sur l’actualité étant donné l’importance de l’enjeu, c’est très clairement le contraire qui se produit en mars 1918, quand Francis se retrouve devoir passer ses examens de licence en pleins bombardements. L’excitation du jeune homme est flagrante dans les lettres où il narre, dans un style bref et parfois presque télégraphique, ces bombardements, puis ses sorties diurnes ou nocturnes pour constater les dégâts. Après son échec à l’oral de la licence, il écrit à ses parents : « Cette offensive commencée m’a bouleversé aussi. Comme je le disais ce matin à Joulia […] je me fiche de tout. L’offensive est commencée. Nous avons été pris pour le Service. C’est cela seul qui compte [27]. »

La certitude de l’incorporation à venir et la possibilité de la mort rendent vaine et absurde l’intégration sociale permise par la réussite dans les études – ou du moins apparaît-elle comme secondaire, Ponge préférant faire valoir un ethos héroïque de jeune homme prêt à donner sa vie pour son pays et faisant primer le Service sur toutes autres considérations. Il y a ainsi revendication par le jeune Francis d’un héroïsme du renoncement, qu’il s’agisse du renoncement à ses qualités originales pour faire vivre une famille ou du renoncement à ces mêmes qualités pour obéir au devoir militaire [28]. Cela n’est pas sans éclairer sa décision ultérieure de différer de se produire, ou plutôt la présentation que Ponge fera, a posteriori, de cette ‘‘décision’’.

Littérature et politique

Plusieurs conflits [29], on l’a vu, sont en jeu dans les correspondances constituant ce premier tome : conflit entre les aspirations littéraires de Francis et ses études ; entre sa passion pour ce qu’il voudrait que soit sa vie et le risque non nul de devoir sacrifier cette dernière pour son pays ; ou encore entre son intérêt pour l’actualité, son patriotisme, et la nécessité de se détourner de cette actualité pour se consacrer à ses études. Néanmoins, on pourrait se demander s’il n’y a pas, dans une certaine mesure, résolution en chiasme de ces conflits à travers une conception nouvelle de la littérature qui lui viendrait justement en partie d’un de ses professeurs, Bellessort. Dans les lettres où Francis évoque ses études, il est souvent question de ce professeur de français et de latin, maurassien, qui rentrera à l’Académie française en 1935. Pendant la première guerre mondiale, l’influence de l’Action française est à son apogée dans les milieux intellectuels. Dans une certaine mesure, Ponge est confronté à cette influence à travers les cours très « militants » de Bellessort, qui affiche une « haine féroce de l’Allemagne et des Allemands [30] » et n’hésite pas à « rembarrer » des « fils d’intellectuels socialistes [développant] en classe leurs utopies pacifistes [31] ». Dans la droite ligne de la pensée maurassienne, Bellessort se pose en défenseur d’une culture occidentale fondée sur les humanités classiques, incarnée par le Grand Siècle français, et il invite ses élèves à ne pas séparer la « pensée » de « l’action » – d’où le discrédit jeté sur la logique de « l’art pour l’art ».

Lors de son premier cours, Bellessort avait d’emblée insisté sur la valeur morale qu’il convenait de donner à la littérature. Résumant les idées principales de son professeur, Francis écrit : « dans un texte chercher : la valeur littérale, la valeur historique et surtout […] : la valeur esthétique et morale ; l’utilité du texte [32]. » Bien sûr, Ponge ne se cantonnera pas au manichéisme patriotique de Bellesort, mais le primat accordé par son professeur de lettres à la question morale entre en écho avec ses préoccupations esthétiques et éthiques. Le texte est et sera toujours pensé dans ses effets. Le patriotisme de Francis, loin de le détourner de la littérature, l’y ramène, le jeune homme estimant qu’une révolution est nécessaire dans tous les domaines. La correspondance vient ainsi éclairer son rejet et son dégoût du symbolisme, en les inscrivant dans un contexte précis : « Ah ! il est bien certain que c’en est fini maintenant des décadences morales et littéraires, qu’une race forte se lève avec de nouveaux idéals et de généreuses aspirations [33]. »

Là encore, le rôle de la guerre semble devoir être réévalué, non plus seulement dans ses conséquences négatives (angoisses, incertitudes, échec aux examens) mais dans les déterminations (plutôt positives ou du moins constructives) qu’elle a eues sur l’œuvre à venir, avec l’importance accordée à la question de l’utilité morale de la littérature. Formation dans la guerre donc (subie, et parfois douloureuse) mais aussi formation par la guerre, le jeune écrivain y enrichissant sa conception de ce que doit être la littérature, fût-ce au prix de quelques errements [34].

Les limites de l’échange épistolaire

Si la guerre joue un rôle essentiel dans la formation de Francis, le rôle d’Armand Ponge doit, lui aussi, être réévalué, à l’aune de leurs échanges épistolaires. Armand, interlocuteur privilégié, prend très à cœur son rôle de guide [35] : études, essais poétiques, réflexions esthétiques et politiques… Son implication dans la formation de son fils est frappante. Il va même jusqu’à lui suggérer des développements afin de l’aider pour ses dissertations de philosophie. Comme le précise Armande Ponge, Armand a dû arrêter ses études après le bac « pour aider sa mère […] renonçant ainsi à son goût pour la recherche [36] ». Cela pourrait expliquer l’intérêt qu’il prend aux études de son fils, vivant en quelque sorte par procuration une scolarité qu’il ne lui a pas été donné de continuer. Sans vouloir verser outre mesure dans les explications psychologiques, on pourrait aussi se demander si une identification ne se joue pas, du fils au père, notamment à travers l’ethos de « pater familias » avant l’heure que Francis endosse dans certaines lettres, en appelant à un sens des responsabilités et du devoir qui ne peut que rappeler celui dont Armand dut faire preuve, trente ans plus tôt [37]. À première vue, la relation épistolaire entre le père et le fils pourrait sembler idéale. Néanmoins, elle n’est pas exempte d’accrocs, de malentendus, de tensions.

L’échange épistolaire comme substitut non satisfaisant de la causerie

Les déceptions engendrées par la correspondance tiennent peut-être à la nature même de l’échange écrit, qui favorise les malentendus. Par ailleurs, la pudeur retient parfois d’écrire des choses que l’on aurait pu dire. C’est ce qu’exprime Armand Ponge, dans sa lettre du 4 septembre 1916, en réponse au récit que lui avait fait son fils de la rencontre avec Bonnefon à la revue La Presqu’île  : « Allons il faut que nous causions de tout cela. Je t’embrasse tendrement mon gars. Si je veux te parler ce n’est pas pour faire d’autres critiques, au contraire, je serai plus expansif en paroles [38]. » Le laconisme d’Armand peut surprendre, voire heurter, puisque Francis, dans sa lettre du 1er septembre, s’était beaucoup dévoilé, faisant part pour la première fois à son père de l’importance que revêtait l’écriture dans sa vie, et en venant même, suite aux encouragements de Bonnefon, à envisager la possibilité d’une carrière littéraire [39]. En terminant sa lettre sur l’évocation de la nécessité d’une discussion à venir, Armand semble ici vouer la correspondance à parler de tout sauf de l’essentiel, puisque rien ne vaudrait une conversation. C’est une idée que l’on retrouvera à plusieurs reprises dans la correspondance de Francis Ponge : séparé de ses amis – notamment pendant la guerre – il regrette de ne pas pouvoir leur parler de vive voix et il anticipe les malentendus qui pourraient être causés par des lettres dans lesquelles il n’aurait pas réussi à exprimer la chaleur de son amitié [40].

Apparaît ainsi une sorte d’aporie de la correspondance, constatée par le jeune Francis qui ne sait littéralement plus quoi écrire. Le 5 septembre 1916, suite à la réponse de son père, il s’interroge : « Pour ne pas parler de ce qui m’intéresse particulièrement et dont on ne peut en effet causer sérieusement par correspondance que te dirai-je ? » Et le 18 mai 1917 : « Je me demande ce qu’il faut vous dire alors pour vous intéresser. Ce que je fais heure par heure ? mais je ne me rappelle pas moi et c’est bien peu amusant ». Où l’on voit que si la correspondance se limite au récit circonstancié de journées monotones, elle ne manque pas de devenir ennuyeuse pour le scripteur ; et qu’il est difficile de s’investir dans une correspondance dès lors que le particulier, le personnel, l’intime s’en trouvent rejetés – avec le refus du père, dans sa lettre du 4 septembre, de répondre par écrit aux interrogations existentielles de son fils. Néanmoins – et les chercheurs ne peuvent que s’en réjouir –, force est de constater que cette aporie a, au fil des lettres, en partie été résolue par Francis et Armand, qui ont su faire de leur correspondance le lieu d’un échange riche et fécond, par delà les malentendus et les déceptions.

La quête d’un interlocuteur idéal

Une certaine amertume transparaît dans la lettre de Francis du 5 septembre 1916. Il se livre en effet à une reprise assez sèche des commentaires d’Armand sur son sonnet pour, systématiquement, leur dénier toute pertinence et prendre le contre-pied de son père. Ce dernier avait écrit : « le 2è vers de ton sonnet […] a un pied de trop l’e muet de mélopée n’étant pas élidé puisque c’est une consonne qui suit [41]. » ; Francis répond, non sans insolence : « À propos de prosodie je considère pouvoir prendre certaines libertés et violer les règles rigoristes et ridicules qui obligent les poètes trop obéissants à corriger parfois de beaux vers [42]. » Sans doute le jeune poète a-t-il été déçu par une lecture ne parlant que de la forme pour éviter d’aborder le fond (du sonnet et du problème). La virulence de sa lettre démontant point par point l’inanité des conseils d’Armand ne serait alors que le reflet de cette déception. N’est-ce pas aussi que la quête d’un interlocuteur/lecteur idéal, qui se poursuivra plus tard avec Paulhan, s’est tout d’abord jouée avec le père ?

Certains parallèles peuvent être établis entre la relation que Ponge aura avec Paulhan et celle qu’il a eue avec son père. Dans la correspondance avec Armand, on trouve déjà un Francis qui va tantôt se rebeller, tantôt s’humilier, et cette oscillation parfois violente entre humilité et fierté ne se trouve dans aucune autre correspondance de Ponge, si ce n’est celle avec Paulhan. Une émancipation vis-à-vis du père est clairement perceptible à partir de 1916 – émancipation qui ne se limite pas au seul rejet de règles poétiques trop strictes. On pourrait songer aux lettres de février 1917, à propos des relations que Francis entretient avec sa cousine Odette, et qui sont l’occasion pour le jeune homme de s’opposer fermement, un temps du moins, à la morale de ses parents, ou encore à cette lettre du 7 décembre 1916 où, en réponse aux incitations de son père à plus de maîtrise de soi, il déclare, avec une nonchalance qui confine à l’insolence : « je ne m’en plains pas car l’imprévu a son charme plus que la méthodique ordination des gestes et des pensers. » Ce que l’on appellerait aujourd’hui banalement une « crise d’adolescence » transparaît donc en filigrane dans la correspondance avec Armand.

Par ailleurs, Ponge aura attendu de son père comme de Paulhan qu’ils lui indiquent la voie à suivre. Suite à l’entretien avec Bonnefon, il écrit au premier : « Je suis donc extrêmement perplexe et te demande expressément de m’écrire longuement à ce sujet, de me donner des conseils auxquels je me conformerai entièrement étant donné mon hésitation réelle et mon désir d’en sortir [43]. » Et il écrira au second : « J’entrevois des choses. Il me manque seulement d’avoir décidé quel gauchissement donner à mon œuvre pour la détacher de moi. Et c’est à ce point que ton avis m’est important [44]. »

Avec cette quête difficile d’un lecteur et d’un interlocuteur idéal, on est au cœur de la question de la réception. Mais cette question ne parcourt-elle pas en fait tout le premier tome de la rétrospective de la vie de Ponge ? Étudiant, Francis craignait d’être confondu dans la masse indistincte de ses condisciples ; soldat, il redoute le jeu de rôle dangereux – il pourrait s’y perdre – auquel risque de le conduire l’incorporation. D’un bout à l’autre de ce tome I s’exprime ainsi une même crainte de l’altérité, de la (fausse) perception que vont avoir de lui professeurs ou camarades, et de la fausse image qu’il va devoir se constituer – dès lors qu’il anticipe l’impossibilité de se montrer tel qu’il est. La transparence est donc tout autant ardemment désirée que prudemment différée, du fait de la hantise d’une réception qui ne fonctionnerait pas. Néanmoins, le bonheur de Francis n’est peut-être jamais aussi grand que lorsqu’elle se réalise, rendue possible dans et par la correspondance : « Maman t’aura dit combien ton télégramme d’hier m’a fait plaisir. Il m’a soulagé d’un poids mystérieux. […] Je vois avec bonheur que tu me comprends aussi parfaitement qu’il est possible [45] ».

L’intérêt pour les chercheurs de ces vingt premières années de rétrospective est immense. Il éclaire la trajectoire de Ponge en la réinscrivant dans un contexte particulier, contexte qui a eu des répercussions sur les débats qui agitaient alors le milieu intellectuel et sur la formation du jeune homme. Son appartenance à la « génération du deuxième feu [46] » – génération mobilisée à la fin de la guerre alors que l’élan patriotique s’essoufflait et dont la première socialisation dans le monde adulte fut l’expérience de l’incorporation – peut expliquer, ‘‘négativement’’, le dégoût qu’il partage avec les surréalistes pour les mensonges d’une « société hideuse de débauche [47] », mais aussi, positivement, une recherche esthétique qui aura toujours été marquée par la quête d’un système éthique.

S’il éclaire le rôle décisif joué par la guerre d’une part, par son père de l’autre, dans la formation intellectuelle, esthétique et morale de Francis Ponge, ce premier volume permet aussi d’enrichir l’approche que l’on pouvait avoir de la question de la réception et il nous offre l’opportunité rare d’assister, parfois au jour le jour, à la progression d’une formation très consciente d’elle-même. Enfin, le titre de l’ouvrage, ouvert et inachevé, clin d’œil au Pour un Malherbe, ne peut-il pas résonner comme une invitation d’Armande Ponge à l’écrire, cette « vie de [s]on père », puisqu’il n’existe encore aucune biographie de Francis Ponge ?


Pour citer cet article :
Pauline Flepp (2016). “Compte-rendu : Armande Ponge, Pour une vie de mon père. Tome I - Rétrospective 1899-1919”, SLFP - La Fabrique PONGIENNE - Les comptes-rendus (http://francisponge-slfp.ens-lyon.fr/?Pour-une-vie-de-mon-pere-Tome-I), RIS, BibTeX.


Notes

[1Armande Ponge, Pour une vie de mon père, Tome I, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 7. Ce livre est le premier numéro de la série des ‘‘Études sur Francis Ponge’’, qu’accueille la collection ‘‘Études de littérature des XXème et XXIème siècles’’.

[2Néanmoins, à la fin du tome I, la rencontre avec Jean Hytier et Gabriel Audisio au Centre pour étudiants mobilisés annonce les correspondances amicales et littéraires à venir – notamment autour de la création de la revue Le Mouton blanc, à partir de 1922.

[3Dans sa lettre du 18 juillet 1914, Francis Ponge croque, avec un certain talent, la famille allemande chez qui il est logé, ainsi que trois pensionnaires, ibid., p. 108.

[4Lettre du 5 août 1913, p. 79 : « Enfin me voilà devant mon papier et je vais tout vous raconter dès le commencement. » ; lettre du 17 août 1913, p. 90 : « Mais je veux tout te raconter depuis Édimbourg. » ; lettre du 22 août 1913, p. 94 : « La dernière longue lettre que je vous ai écrite est datée de Penrith et de là à Chester nous avons fait toute la région des lacs que je veux vous raconter. »

[5Lettre du 15 mars 1917, p. 370 : « Je ne vois pas vraiment que ce soit la peine de vous raconter jour par jour ma vie : c’est toujours la même. »

[6Lettre du 1er septembre 1916, p. 188.

[7« Correspondance entre Armand et Francis Ponge » in B. Auclerc et S. Coste (dir.), Ponge et ses lecteurs, Paris, Éditions Kimé, 2014, p. 112.

[8Lettre du 5 octobre 1916, p. 214 : « Ton père te parlera de tes études […], moi je te parlerai de la vie de la maison et Lélou de temps en temps te parlera de ses petites affaires. »

[9Lettre du 3 février 1919, p. 666.

[10Lettre du 23 janvier 1918, p. 510.

[11Lettre du 3 juin 1917, p. 416.

[12Lettre du 1er septembre 1916, p. 188.

[13Page 199 : « J’ai beaucoup pensé à ma vie future et à la carrière qui correspondrait le mieux à mes aspirations. […] Mais j’avais toujours une arrière-pensée qui était celle-ci : Ne raterai-je pas ma vie par hasard et ma voie véritable ne serait-elle pas littéraire plutôt que commerciale. »

[14Voir par exemple les lettres du 6 et du 9 octobre 1916, ou du 6 mai 1917 : « Pour remplir ton œuvre il faut nourrir ton esprit. »

[15Lettre du 1er mai 1917, p. 391.

[16Lettre du 5 novembre 1917, p. 462.

[17Lettre du 3 octobre 1916, p. 212.

[18Lettre du 8 octobre 1916, p. 227.

[19Lettre du 24 octobre 1917, p. 451.

[20Lettre du 6 février 1918, p. 523-524.

[21Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers, Paris, Gallimard/Seuil, 1970, p. 64.

[22« Correspondance entre Armand et Francis Ponge » in B. Auclerc et S. Coste (dir.), Ponge et ses lecteurs, Paris, Éditions Kimé, 2014, p. 114.

[23Lettre du 10 novembre 1917, p. 468.

[24Cf. par exemple la lettre du 3 juin 1917, p. 416, où Armand explique pourquoi il ne répondra pas à la partie politique de la lettre de son fils.

[25Lettre du 3 décembre 1916, p. 298.

[26Lettre du 3 juillet 1917, p. 339-440.

[27Lettre du 22 mars 1918, p. 543-544.

[28Cf. les lettres du 3 juillet 1917 et du 23 janvier 1918.

[29Je reprends le terme à Francis Ponge lui-même, qui l’emploie notamment dans la lettre à son père du 3 juillet 1917, p. 439 : « la certitude absolue de la supériorité d’un devoir sur l’autre enlève beaucoup de son amertume au conflit qui se passe dans l’âme. »

[30Lettre du 3 octobre 1916, p. 210.

[31Lettre du 15 octobre 1916, p. 239.

[32Lettre du 3 octobre 1916, p. 210.

[33Lettre du 24 janvier 1917, p. 342. Néanmoins, là encore, l’influence de son professeur se fait sentir. Comment ne pas penser aux écrits de Maurras, théoricien de l’école romane, qui estimait que le romantisme avait introduit un principe de décadence dont les effets ne se limitaient pas à l’ordre esthétique – romantisme qui perdurait, sous sa forme idéaliste, avec le symbolisme ?

[34Benoît Auclerc analyse ces « variations d’opinion » dans son article « Ponge avant Ponge : incertitudes » in B. Auclerc et B. Gorrillot (dir.), Politiques de Ponge, Revue des Sciences Humaines n° 316, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2014, p. 19-34.

[35Cf. la lettre du 3 juin 1917, p. 415 : « Il y a aussi un peu, dans notre désir de savoir ce que tu fais, la volonté de remplir notre devoir de guides. Ta jeunesse en a encore besoin. Il me serait d’autant plus agréable de n’avoir pas à te conseiller qu’il est plus malaisé de le faire bien lorsque l’on est peu renseigné. »

[36Armande Ponge, Pour une vie de mon père, op. cit., p. 14.

[37Cf. par exemple la lettre du 3 juillet 1917, p. 439 : « Je comprends bien que l’avenir de la famille est en grande partie dans mes mains et cela contribue pour beaucoup à me faire considérer plus sérieusement encore le but et les moyens d’y arriver. J’avoue que ce que je désire encore le plus vivement c’est de pouvoir être utile à Lélou […]. »

[38Lettre du 4 septembre 1916, p. 189.

[39Lettre du 1er septembre 1916, p. 186 : « J’avais justement l’intention de te faire connaître certaines choses dont je ne t’ai jamais parlé jusqu’ici. »

[40Cf. par exemple la lettre de Francis Ponge à Michel Pontremoli du 10 novembre 1939 : « Ma réponse à ta dernière lettre était insignifiante, – assez indigne. J’espère que tu n’en as pas été fâché. Quoiqu’il en soit je m’en excuse. […] J’aimerais tant pouvoir causer avec toi ! » ; ou encore la lettre à Gabriel Audisio du 22 avril 1941 : « Je ne sais pas trop comment tu as pu penser que j’aie été fâché ou que j’aie cru que tu le soies… Absolument pas, à aucun moment… Comme disent les ministres des Affaires Étrangères en balade, rien ne vaut décidément les contacts personnels. » Ces lettres inédites se trouvent dans les archives familiales.

[41Lettre du 4 septembre 1916, p. 189.

[42Lettre du 5 septembre 1916, p. 190.

[43Lettre du 1er septembre 1916.

[44Jean Paulhan Francis Ponge, Correspondance 1923-1968, tome I, édition établie par Claire Boaretto, Paris, Gallimard, 1986, lettre 249, p. 255.

[45Lettre du 7 novembre 1917, p. 464.

[46Robert Wohl, The Generation of 1914, Cambridge Harvard University Press, 1979, p. 24.

[47Cf. la « Note de 1917 sur une table de la bibliothèque Sainte-Geneviève ». Louis Aragon exprime des sentiments assez proches dans son texte Pour expliquer ce que j’étais, Paris, Gallimard, 1989, p. 34-35 : « Mais enfin j’étais de ceux qui achevèrent leurs années de collège après la Marne, et qui eurent les grandes révélations de l’adolescence finissante pr les distraire et les accaparer ds cette guerre qui s’installait, qui virent la double face de la vie réelle ac ses mensonges officiels […] j’étais de ceux qui sachant qu’ils allaient partir à leur tour et ne croyant pas à l’avenir, à la vie qui continue, entendaient s’en payer leur saoul de jeunesse, et vomissaient les homélies patriotiques et le bourrage de crânes, les poncifs de la guerre. » Une différence néanmoins : le jeune Aragon ne partage pas le patriotisme du jeune Ponge, susceptible, à la différence de son aîné, d’éprouver des « enthousiasmes naïfs à la suite des journaux » (Pages d’atelier, Paris, Gallimard, 2005, p. 26)… ou à la suite des cours de son professeur Bellesort.