Publication de la "Société des Lecteurs de Francis Ponge"

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Rubrique : La fabrique pongienne

Rubrique : LES GRANDS LECTEURS

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Hommage à Jean Thibaudeau - Partie III

Jean-Paul Goux

Mis en ligne le 24 décembre 2018, par Marie Frisson

A propos de Comme un rêve de Jean Thibaudeau

Quel peut être le désir d’un écrivain lorsqu’il rassemble des textes publiés ici et là depuis quelques décennies ? D’où vient ce désir de faire un recueil non pas exhaustif mais anthologique, et organisé selon l’ordre chronologique de l’écriture, qui n’est pas celui des publications ? La parution en 1994 de Comme un rêve me faisait alors songer à cette étrange position de l’écrivain qui choisit et rassemble lui-même ses propres textes pour un recueil : ne faut-il pas qu’il se voie comme un mort ? est-ce bien lui encore qui rouvre les cartons et les tiroirs, cherche des dates, dresse des listes ? ou n’est-ce pas plutôt déjà cet ami discret et familier de son œuvre qui vient s’en emparer maintenant qu’elle est achevée ? Il fait le mort, celui qui collige ses textes, il est en proie à ce désir singulier qu’est le fantasme de l’œuvre complète ; il joue au mort qu’il sera, à l’écrivain mort dont on exposera l’œuvre et ses annexes, avec le bon, le meilleur et le moins bon. Celui qui fait le mort n’est cependant pas encore dans la mort : les recueils d’annexes établis après la mort de l’écrivain se distinguent du recueil qu’il compose lui-même de son vivant par le fait que ce dernier est conçu comme une œuvre, composé comme un livre, qu’il est ainsi destiné à s’ajouter aux livres achevés de l’œuvre complète, et non pas à ses annexes.

Pour le lecteur qui découvre l’année de sa parution ce recueil où Thibaudeau fait le mort en restant bien vivant, il n’est pas de place confortable et précisément définie. Il peut lui sembler que l’intérêt ou l’importance de tel ou tel texte consiste moins dans ses mérites propres que dans les relations qu’il entretient avec tel autre moment de l’œuvre. Et s’il connaît l’œuvre, s’il connaît les livres qui en ponctuent le développement et l’histoire, le voici tenté de mesurer la puissance d’attraction exercée par telle ou telle planète sur les satellites écrits dans son orbite. Le texte intitulé Ouverture (p. 109), dont le titre et quelques fragments datés de 1962 seront repris dans le roman publié en 1966, serait un exemple de ces avant-textes satellites.

Cependant, il apparaît vite que la loi de proximité ne rend qu’imparfaitement compte de la puissance d’attraction d’un texte sur un autre : des textes éloignés dans le temps peuvent être littérairement plus proches que ne le sont certains voisins immédiats. Dans la neige (1970-71) a plus de rapport avec Mémoires à Gennevilliers (1987) et Souvenirs de Guerre (1991) qu’avec La Nuit qui est contemporain d’Ouverture et qui gravite autour de lui.

On peut tenter de nommer ces planètes dont le recueil de Thibaudeau nous fait sentir la puissance d’attraction. Elles seraient quatre. Celle du nouveau roman : Le Jardin (1958) est pris dans la même euphorie parodique qu’Une Cérémonie royale (1960). Celle de la période "Tel Quel", qui paraît au lecteur d’aujourd’hui respirer si difficilement sous le corset de ses refus, dans des textes comme La Nuit (1966). Celle de la fiction critique, avec Ce vieillard (1961), ou, dix ans plus tard, avec Où ils apprennent… Celle enfin de l’autobiographie revendiquée comme telle, qui apparaît avec Dans la neige et dont le modèle « achevé » est sans nul doute Mémoires à Gennevilliers (1987) que le lecteur peut admirer pour ce qu’il est, en oubliant planètes et satellites, comme un de ces très beaux textes où la phrase (sa syntaxe, sa rythmique), le récit (ses attentes et ses nœuds, ses révélations) sont tout en même temps la cause et l’effet du travail de la mémoire lorsqu’on écrit parce qu’on se souvient et qu’on ne se souvient que parce qu’on écrit.

Mais puisque l’écrivain qui faisait le mort nous offrait le recueil d’un écrivain vivant, le lecteur devait aussi considérer son livre comme un objet « fini » dont la composition par conséquent n’était pas dénuée de sens. Il fallait alors au lecteur changer de place et de point de vue.

Quelle différence y a-t-il entre une collection de fragments rassemblés par une main pieuse après la mort d’un écrivain, et celle que rassemble lui-même ledit écrivain de son vivant ? Sans doute tout simplement une décision esthétique. Cette décision chez Thibaudeau — dans ce Comme un rêve tout aussi bien que dans chacun de ses livres publiés —, ce choix esthétique est celui du refus de la totalisation, du refus de l’achèvement. Pour des raisons diverses et qui ont certainement évolué au cours d’un large demi-siècle de travail, l’esthétique littéraire de Thibaudeau est une esthétique du fragment et de l’inachèvement. Il n’y a certes aucun rapport mécanique entre le « refus de tout principe de totalisation du texte » que défendait Thibaudeau en 1968 dans sa contribution à Théorie d’ensemble (« Le roman comme autobiographie »), et, d’une part, ce refus de tout principe d’organisation d’ensemble du « roman » qui était déterminé par une volonté critique et destructrice de la machine romanesque, d’autre part, la signification de l’inachèvement, de l’impossibilité d’achever un livre, qui renvoie à cette « instance symbolique propre du livre » à laquelle Thibaudeau disait qu’il n’accédait pas facilement (cf. son entretien dans la revue Digraphe n°15, juin 1978), et enfin cette impossibilité d’achever, propre au texte autobio-graphique, où l’inachèvement paraît être la condition de possibilité même du processus d’écriture.

Il semble bien que ce recueil de récits qu’est Comme un rêve, dans sa fragmentation et dans l’inachèvement même de sa forme, nous propose de parcourir les états successifs d’un même souci littéraire : comment faire un livre sans le clore.

« Je ne voudrais rien écrire qui ne vienne de ma mémoire, l’emporte… ». C’est cet emportement que nous aimons chez Thibaudeau, lorsque son écriture a partie liée avec la mémoire et qu’il paraît pouvoir écrire ainsi, « sans cesse et sans travail, autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde », jusqu’à tant que l’achèvement soit décidé pour lui.

Jean-Paul Goux
2018.