Publication de la "Société des Lecteurs de Francis Ponge"

http://francisponge-slfp.ens-lyon.fr/

Rubrique : Historique des actualités

Rubrique : Parutions d’ouvrages

 IMPRIMER

Susanne Stephan, Nelken (Œillets)

Mis en ligne le 8 septembre 2018, par Marie Frisson

Voir en ligne : Voir la présentation du livre sur le site de l’éditeur.

Cet ouvrage s’inscrit dans la filiation des études botaniques, des portraits de fleurs et autres herbiers de la tradition scientifique et didactique héritée du XVIIIe siècle, pour proposer, dans une perspective vulgarisatrice, une synthèse de l’histoire de la représentation et de la symbolique de cette fleur commune qui orne les prés, les jardins et les boutonnières. Ce parcours en dix courts chapitres est suivi de dix portraits de fleur, de l’œillet des Alpes (Dianthus alpinus) à l’œillet des sables (Dianthus arenarius) et présente un certain nombre de reproductions de tableaux ou de planches botaniques. La quatrième de couverture rappelle, pour résumer, que cette évolution mêlant croyances et débats esthétiques se situe à la frontière entre Nature et Culture, et témoigne de la diversité des discours interprétatifs associés à cette fleur : l’œillet, objet ambivalent, se fait tour à tour symbole de transfiguration aussi bien que de deuil, d’engagement aussi bien que de frivolité.

Nous présentons ici un compte rendu de ce livre disponible uniquement en langue allemande.

Compte rendu du livre

Relever le défi des choses au langage.
Par exemple ces oeillets défient le langage.
Je n’aurai de cesse avant d’avoir assemblé
quelques mots à la lecture ou l’audition desquels
l’on doive s’écrier nécessairement : c’est de quelque
chose comme un oeillet qu’il s’agit. Est-ce la poésie ?
Je n’en sais rien, et peu importe. Pour moi, c’est un besoin,
un engagement, une colère, une affaire d’amour-propre et voilà tout [1].
Francis Ponge

Nelken. Ein Portrait propose, pour commencer, une première approche de l’œillet, selon une rêverie à la fois informée et personnelle sur les représentations les plus immédiates qui lui sont associées. Le premier chapitre se clôt sur la dimension réflexive attachée à l’évocation de cette fleur en convoquant différents poètes. Francis Ponge est le seul poète français invité à rejoindre Inger Christensen, Paul Celan et Theodor Adorno (pour l’Entretien dans la montagne), au moment d’interroger les pouvoirs du langage face à la violence de l’Histoire et au désastre causé par la folie des hommes. A la page 20, Susanne Stephan rappelle que Francis Ponge a écrit le texte de L’Œillet en observant les fleurs blanches d’un jardin la nuit, alors qu’il était à Roanne, au début de la Seconde Guerre Mondiale [2].
Les chapitres qui suivent ont pour vocation d’approfondir certains des aspects évoqués dans le premier chapitre : pour notre part, nous examinerons rapidement chacun de ces points, afin d’observer plus particulièrement les passages où l’oeuvre de Ponge est citée (et, en ce qui concerne le quatrième chapitre, où elle aurait pu l’être).
Nous ne nous attarderons donc pas sur le deuxième chapitre qui explore la question de la symbolique chrétienne attachée à l’œillet, que l’on retrouve notamment dans l’iconographie.
Le troisième chapitre s’intéresse à la signification érotique et conjugale de la fleur de l’œillet, souvent utilisée dans les représentations picturales. Susanne Stephan revient sur le mystère qui entoure un célèbre tableau peint par Holbein en 1535 : Le Portrait de Simon George de Cornwall. On a en effet coutume de penser que l’œillet que tient le gentilhomme annonce son mariage prochain, mais pour S. Stephan, la broche fixée sur le chapeau offre une image de Jupiter et Leda qui contredit cette lecture. Elle ajoute, à la page 40, que Ponge avait bien saisi cette opacité du sens, qui stimule paradoxalement le désir d’interprétation, que semblent figurer les pétales même de la fleur, semblables à de multiples petites langues hérissées "par la violence de leur propos" [3].
Le quatrième chapitre envisage l’idée d’“œilletomanie” (Dianthomanie), sur le modèle de la tulipomanie qui sévit au XVIIe siècle et évoque la collection du Prince de Condé, cultivée dans le jardin du domaine de Chantilly. S. Stephan emploie le terme de "curieux fleuriste" (l’amateur de fleurs), en français dans le texte, qui semble une réminiscence du chapitre sur la mode des Caractères de La Bruyère (sorte de synthèse entre "le fleuriste" et "le curieux de fruits"). Si on ne trouve aucune citation explicite du moraliste, une illustration reproduit le tableau intitulé Un recoin du Jardin de Monsieur de La Bruyère de Jean-Baptiste Oudry. De la méditation devant les choses de la Nature à la curiosité compulsive, différentes approches de la fleur sont abordées, sans que Ponge ne soit jamais convoqué - malgré la mention du genre de la nature morte parmi les objets de la vie contemplative et le parallèle établi, ici en citant les philosophes du XVIIe siècle, entre le ciel étoilé et le parterre de fleurs.
Le cinquième chapitre s’intéresse à la connaissance botanique et horticole de l’œillet, et notamment à la question de l’hybridation, dans une visée scientifique mais aussi philosophique et poétique. La perspective choisie se situe du côté de l’émerveillement épidictique plutôt que du côté de l’exaltation démiurgique et dessine une filiation inattendue de Brockes à Ponge. Le chapitre débute par une évocation des travaux du jardinier Thomas Fairchild qui a croisé en 1719 deux espèces d’œillet pour obtenir un hybride de type F1 stérile, reproductible par voie végétative et diffusé sous le nom de "Œillet du Poète Fairchild". Il faut se rappeler qu’ à la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, savants et littérateurs débattent sur les enjeux génétiques et éthiques de l’hybridation des espèces. Susanne Stephan établit un parallèle entre ces avancées scientifiques et le développement de certains mouvements poétiques en Allemagne, par exemple, à Hambourg, où l’œuvre de Wernicke se construit en opposition à celle de Lohenstein : un Barthold Heinrich Brockes inaugure une veine de poésie religieuse et descriptive, qui s’inspire à la fois des découvertes de la science et des merveilles de la création, et qui s’oppose par là, plus nettement et plus efficacement que toutes les autres, à l’esprit et aux tendances de celle de Lohenstein. C’est l’occasion de citer un poème de Brockes où l’émerveillement devant les miracles de la nature se cristallise dans la description détaillée d’un œillet, et d’établir alors un parallèle avec le texte de Ponge inséré dans La Rage de l’expression : mais ce n’est pas sans laisser planer une ambiguïté qui pourrait induire le lecteur en erreur, en attribuant une dimension métaphysique à la réflexion pongienne, alors que Ponge lui-même se défiait de ces rapprochements qu’il jugeait excessifs [4]. Les références à Goethe, au Shakespeare du Conte d’hiver et à la fleur bleue de Novalis qui suivent semblent, sur ce point, beaucoup plus pertinentes.
Le sixième chapitre prolonge le précédent avec la mention de l’ouvrage utopiste du théologien et fleuriste Ludwig Christoph Schmahling qui a également écrit un ouvrage sur l’esthétique des fleurs évoqué dans le chapitre précédent et envisage différentes théories d’utopie sociale développées au XVIIIe siècle, de Christoph Martin Wieland à Johann Christian Rudolphi.
Le septième chapitre s’intéresse au dépassement de la polarité Nature/Culture dans la culture et l’esthétique japonaises, et étudie la symbolique propre à l’œillet à plumet dit Dianthus superbus née à l’époque féodale dite période Edo.
Le huitième chapitre est consacré aux connotations politiques de l’œillet rouge et de l’œillet blanc : du résistant communiste grec Níkos Beloyánnis à la révolution portugaise dite "révolution des Œillets", du symbole de la monarchie (sans mention du cercle d’André Becq de Fourquières) au Duc de Windsor, en passant par l’évocation de la boutonnière d’Oscar Wilde dans L’Œillet vert du journaliste satirique Robert S. Hichens.
Le neuvième chapitre restitue l’histoire de la pépinière Allwood, à Londres, fondée en 1910, spécialisée dans la culture de l’œillet.
Le dixième et dernier chapitre se veut conclusif, et cite en exergue Novalis (Semences) et Ponge (L’Opinion changée quant aux fleurs [5]) : le texte de Ponge, en effet, voulait livrer un condensé des écrits du poète consacrés aux végétaux et au végétal, et avait bien une visée récapitulative. L’hommage à Thomas Fairchild rendu par la prestigieuse Worshipful Compagny of Gardeners de Londres est le prétexte à une ébauche de réflexion sur l’héritage légué par les botanistes, fleuristes et horticulteurs du XVIIIe et du XIXe siècle et sur la place qui est accordée à celui-ci dans nos sociétés post-industrielles.

En conclusion, l’ouvrage de Susanne Stephan propose, conformément aux règles du genre, une utile et agréable promenade parmi les représentations diverses et variées de l’œillet et une synthèse de leur histoire, sur le mode même énoncé au sujet de la fleur, à la fois "grave et léger". En cela, il s’inscrit parfaitement dans la tradition de l’ouvrage didactique de vulgarisation qui a prospéré dès la fin du XVIIIe siècle, puis au cours du XIXe siècle.
Ce cadre éditorial mis à part, l’ouvrage intrigue par l’effet de décalage qu’il produit : fort informatif en ce qui concerne les recherches botaniques de l’âge classique, il paraît éloigné de notre actualité, même écologique. Le "Jardin dispersé sur toute la terre" de Novalis serait ici réuni en un vase clos et les expérimentations scientifiques prolongeant l’oeuvre de la Nature apparaîtraient uniquement comme une harmonieuse stylisation de celle-ci. Mais peut-être s’agit-il seulement d’obéir à une injonction simple, héritée de la sagesse antique, que l’on pourrait trop facilement confondre avec une naïveté un peu mièvre, et qui est pourtant le principe premier de la connaissance chez les philosophes panthéistes : prôner une certaine attention au monde et une possibilité d’émerveillement devant ses richesses, à cultiver, la comparaison s’impose, avec le même soin qu’une fleur. Pour un certain nombre des poètes cités dans le propos de Susanne Stephan, et il faudra donc bien prendre cette leçon en compte, réside ici la paradoxale nécessité de la poésie, en raison même de sa délicatesse ou de sa complexité : un peu de beauté fragile à contempler pour résister à ces temps troublés.
Une référence était peut-être attendue, compte tenu de la place accordée, dans cette étude, aux références culturelles germaniques et aux différentes formes de lecture symbolique : on aurait volontiers vu apparaître, au détour d’une page, la figure des deux herboristes de Sur les falaises de marbre d’Ernst Jünger, cherchant à préserver leur monde de la menace de dévastation, forestière ou totalitaire.
Enfin, nous devons mettre en garde les lecteurs assidus de Ponge : l’ouvrage effleure simplement l’œuvre du poète et ne peut avoir d’autre fonction que celle d’une graine apéritive. Certains aspects importants du texte de L’Œillet comme interrogation des moyens de la parole poétique et comme nécessité d’une refonte de la définition même de la poésie ne sont en aucun cas abordés, alors qu’ils sont essentiels. De plus, la dimension allusive de certaines mentions de l’œuvre de Ponge peut induire de fâcheux contresens. On ne saurait trop inciter, si besoin est, à la lecture, ou à la relecture, des feuillets de La Rage de l’expression.

Marie Frisson

Notes

[1Francis Ponge, L’Oeillet, La Rage de l’expression, Œuvres complètes, vol. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. 356.

[2« (Ces six premiers morceaux, la nuit du 12 au 13 juin 1941, en présence des œillets blancs du jardin de Mme Dugourd.) », id., p. 359.

[3Id., p. 362.

[4« En général, on a donné de mon œuvre et de moi-même des explications d’ordre plutôt philosophiques (métaphysiques etc.) (...) Rien de plus étonnant (pour moi) que ce goût pour moi des philosophes : car vraiment je ne suis pas intelligent, les idées ne sont pas mon fait », My creative method, Œuvres complètes, vol. I, op. cit., p. 519.

[5« Pour nous libérer, libérons la fleur. », Nouveau nouveau recueil II, Œuvres complètes, vol. II, op. cit., 2002, p. 1204.