Publication de la "Société des Lecteurs de Francis Ponge"

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Le Japon et Ponge. Noritake et Tanikawa

Mis en ligne le 3 décembre 2019, par Marie Frisson

Né en 1931, Shuntaro TANIKAWA est l’un des poètes vivants les plus appréciés actuellement au Japon. Fasciné par les textes réunis dans Le Parti pris des choses, notamment par « Pluie », il a écrit des poèmes en prose dans le style « pongien ». Ils ont été publiés, en 1975, dans un recueil intitulé Teigi (Définitions). Par ailleurs, ce poète a eu l’occasion d’évoquer l’influence exercée par Ponge sur sa propre réflexion.
On pourra prolonger la lecture de cette note par celle de l’article d’Asako Yokomichi, paru en décembre 2019 dans les Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, "Francis Ponge, ateliers contemporains", aux éditions Classiques Garnier (p. 339-555).

Né en 1978 à Kobe, NORITAKE est un dessinateur, un illustrateur et un designer japonais, issu du Stetsu Mode Seminar de Tokyo. Il a déjà plusieurs expositions et livres à son actif, parallèlement à son travail d’illustrateur pour le design et la publicité. Nous publions ici un texte qu’il nous a adressé au sujet de sa découverte de l’œuvre de Ponge - traduit aimablement par Asako Yokomichi.

Ma découverte de Francis Ponge et le projet autour de « Pluie »

Il y a plusieurs années, au cours de ma flânerie habituelle dans un quartier Jinbo-cho, à Tokyo, je suis entré dans une librairie, où j’ai aperçu, par hasard, un livre qui s’appelait Mono-no-Mikata : Le Parti pris des choses, traduit en japonais par Koichi Abe. C’est le titre qui a d’abord attiré mon attention. Puis, ouvrant la couverture, j’ai lu, d’une seule traite, « Pluie », le texte liminaire du recueil. Je me souviens, aujourd’hui encore, du ravissement profond que j’ai éprouvé à la lecture de ce texte. Après avoir acheté le livre et être rentré chez moi, je me suis plongé dans la lecture des autres textes qui composent ce recueil. J’ai ainsi découvert la richesse de l’univers de Francis Ponge, et une nouvelle voie à suivre dans mon propre travail.
En effet, je suis dessinateur publicitaire, et je m’occupe principalement de dessiner des illustrations à la demande des entreprises. Avant la lecture du Parti pris des choses et la rencontre avec l’œuvre de Ponge, j’avais souvent éprouvé un certain malaise vis-à-vis de mon activité professionnelle qui consiste essentiellement à travailler pour la publicité. Ce que les textes de Ponge m’ont appris, c’est que, tout en me consacrant à mon travail qui consiste à créer des objets pour le public, je ne devais pas pour autant renoncer à enrichir ma réflexion personnelle, et cesser de prendre soin de ma sensibilité. A partir de là, j’ai réfléchi à un nouveau principe fondateur de ma recherche créative, auquel j’essaie de me tenir désormais : j’essaie de rester cohérent avec moi-même.
Comme je ne sais pas lire le français, je ne peux comprendre les textes de Ponge qu’à travers la traduction de Koichi Abe. Mais si ces textes résonnent en moi si fortement, c’est en raison aussi de l’attitude même du poète devant le monde extérieur : se gardant de toute projection affective, il décrit les choses objectivement, et non sans humour. Dans la vie quotidienne, il arrive que des incidents, des malheurs, et des désastres nous bouleversent : malgré tout, il faut continuer de vivre, en gardant une sorte d’impassibilité, qui est aussi une tendresse, devant les choses, et en distinguant, par une attention particulière, les objets parmi les plus petits et les plus humbles, comme le présente très clairement Le Parti pris des choses.
Outre mon propre travail en tant qu’illustrateur publicitaire, je m’occupe aussi de dessiner des produits de la vie quotidienne, tels que des sacs, des vêtements, de la papeterie. Après une relecture du Parti pris des choses, j’ai commencé à rêver de créer quelque chose en hommage à Francis Ponge. Voilà comment est né le cahier bleu, « RAIN ». En ouvrant la couverture, on trouve un feuillet inséré sur lequel est imprimé le texte « Pluie » traduit en japonais : on expérimente d’abord la pluie par le texte de Ponge. On feuillette ensuite des pages bleues qui représentent le ciel, car « il a plu », comme le dit la dernière phrase du texte. Mais vous pouvez naturellement faire tomber la « pluie d’encre » sur ces pages, car c’est un cahier ! À la dernière page, figurent de petites lignes illustrant la pluie qui tombe. Le cahier se présente ainsi comme une circulation de la pluie. Si j’ai décidé d’imprimer le poème sur un feuillet indépendant, comme un marque-page, c’est que je voulais l’insérer dans le cahier comme un « trésor » caché, à chérir en secret.
Afin de réaliser mon projet du cahier « RAIN », j’ai d’abord contacté les Éditions Shichosha, qui avaient publié la traduction du Parti pris des choses. J’ai ensuite demandé à Kochi Abe l’autorisation d’utiliser son texte. Non seulement, il m’a gentiment donné la permission de le faire, mais il a sérieusement remanié son ancienne traduction. Avec le cahier est apparu la nouvelle version de la traduction de « Pluie » (…) ».

NORITAKE, illustrateur, 2018.