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Armande Ponge, Pour une vie de mon père. Tome II. Rétrospective, 1919-1939

Mis en ligne le 6 novembre 2020, par Luigi Magno

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Pour une vie de mon père : les archives de Ponge à l’œuvre

Dès le titre qu’elle a choisi pour désigner le travail entrepris à partir des archives familiales, Armande Ponge fait de ce livre un hommage : Pour une vie de mon père fait en effet résonner le Pour un Malherbe publié en 1965 par Francis Ponge. Mais cet écho suggère aussi que cette « vie » est un projet auquel l’ouvrage entend contribuer. Il le fait en nous donnant accès au quotidien de l’existence de Ponge, quasiment au jour le jour, à travers les traces qu’elle a laissées – correspondances, manuscrits des textes en cours, photographies, etc. Pour une vie de mon père est en effet le fruit d’un séjour prolongé dans les archives de l’écrivain, et d’un travail « acharné » – mot pongien, qui s’applique donc à plus d’un membre de la famille : les matériaux, soigneusement retranscrits, datés, agencés, sont ici disposés chronologiquement, afin de permettre la « rétrospective » qu’annonce le sous-titre de l’ensemble. En cela, le projet est bien tout à la fois « ambitieux et modeste », comme le souligne Jean-Marie Gleize dans sa préface, puisqu’il s’est agi pour Armande Ponge d’être aussi exhaustive que possible, mais sans prétendre imposer un récit de cette vie, ni en dire le sens : c’est au lecteur, à partir des matériaux abondants, et de premier ordre, qui sont ici mis à sa disposition, de produire son parcours au sein de cette vie d’écriture qui a été celle de Ponge.
Le volume publié aujourd’hui par les éditions Classique Garnier – qui fait suite à un premier tome paru il y a cinq ans chez le même éditeur – couvre la période qui s’étend de 1919 à 1939, décisive à plus d’un titre. Au sortir de la Première Guerre mondiale, Ponge a vingt ans, c’est un jeune homme désœuvré et désorienté ; alors que débute la Seconde Guerre, il se sait écrivain. Certes, cette affirmation est lente, douloureuse – à l’image de l’écriture de ses textes, qu’il évoque souvent dans ses lettres. Lorsque nous le laissons en 1939, il a de nouveau revêtu l’uniforme militaire, et le manuscrit du recueil qu’il appelle désormais Le Parti pris des choses est encore inédit – il ne paraîtra qu’en 1942. Sur le plan matériel, les choses ne sont pas très brillantes non plus, puisqu’il s’est retrouvé au chômage après six années passées comme employé de bureau aux messageries Hachette. Il n’empêche, des poèmes ont paru dans des revues, petites ou grandes, des amitiés se sont nouées – au premier rang desquelles, capitale, celle avec Jean Paulhan, rencontré en 1923 – et un premier livre est même publié : les Douze petits écrits paraissent en 1926 chez Gallimard. Et puis, Ponge fait la rencontre d’Odette Chabanel, avec qui il se marie en 1931 ; leur fille Armande naît quatre ans plus tard. Pour l’écriture aussi, ces années sont décisives, et l’on voit se dessiner peu à peu des « partis pris » qui accompagneront Ponge sa vie durant. Ainsi écrit-il à Paulhan dans une lettre d’août 1928 : « C’est aux choses, aux “expressions” des animaux, aux détails des roches, des nuages (?), des pommes de pin, etc. que l’on trouve de quoi s’exercer à se nourrir ou plutôt à mâcher. » La lettre précède de peu les premières tentatives de définition du « parti pris des choses », aux conséquences d’emblée politiques : « Les qualités que l’on découvre aux choses deviennent rapidement des arguments pour les sentiments de l’homme. Or nombreux sont les sentiments qui n’existent pas (socialement) faute d’arguments. »
Mais ce parcours, que l’on peut retracer une fois le livre refermé, nous est donné ici à lire dans l’indécision des moments vécus. L’année 1923 – où meurt le père, Armand, au moment où les premiers textes sont publiés dans la NRF, et où Ponge entre en contact avec Paulhan – apparaît comme un tournant, restitué ici à travers le bouleversement vécu, tel que la correspondance avec Paulhan en témoigne : Ponge s’y dit proche de la folie, capable « d’une action noire ». Les correspondances retranscrites sont pour partie connues, en particulier celle avec Paulhan [1], mais elles trouvent ici, d’être rapprochées les unes des autres, une résonance toute particulière. Les échanges avec Paulhan côtoient ainsi les correspondances avec Gabriel Audisio et Jean Hytier, les amis d’étude retrouvés au début des années 1920, qui associent Ponge à leur éphémère revue, Le Mouton blanc. L’échange de textes, la sollicitation et l’exercice du jugement critique traversent tous ces échanges : avec Armand qui, peu avant sa mort, s’adonne à la lecture ligne à ligne d’un poème de son fils ; avec Paulhan, l’ami imprévisible et l’éditeur sévère ; ou avec les amis écrivains. « Écris-tu ? Es-tu heureux ? Dis-moi ce que tu lis. Ce que tu aimes » : ces questions empressées à l’ami Audisio sont celles qui sans cesse taraudent Ponge en ces années – à quoi s’ajoutent de récurrents problèmes d’argent.
Au cours des années 1930, la liste des correspondants s’étend, notamment dans les moments de brouille avec Paulhan : c’est le cas vers 1930, lorsque Ponge se rapproche des surréalistes, et qu’il échange quelques lettres avec Breton. C’est à nouveau le cas lorsque, employé aux Messageries Hachette, il sympathise avec Jean Tardieu, comme lui jeune poète « prolétarisé » ou que, devenu délégué syndicaliste, Ponge devient communiste (il adhère au Parti en 1937), et commence à échanger avec Michel Pontremoli, conseiller d’État et écrivain dont il devient l’ami.

Pour le lecteur de Ponge, cette « rétrospective » est précieuse, qui se situe au plus près de la vie matérielle (souvent rugueuse en ces années d’inconfort voire de pauvreté), de la matérialité des écrits en particulier, rendue perceptible par la reproduction des sommaires de revues, des signatures, des manuscrits : c’est en somme à une appréhension de ces « choses » dont il s’agit pour lui de prendre le parti que nous sommes invités. L’ensemble dévoile aussi un laboratoire de l’œuvre, dont Paulhan, Audisio, Pontremoli deviendront des personnages, alors que, au début des années 1940, Ponge commencera à puiser dans ses manuscrits, sa correspondance, et fera lui-même, de ses archives, son œuvre.

Benoît Auclerc

Notes

[1L’édition critique de cette correspondance par Claire Boaretto a paru en deux volumes chez Gallimard en 1986 ; j’ai publié une partie de la correspondance entre Armand et Francis Ponge dans le volume Ponge et ses lecteurs (Kimé, 2014).