Publication de la "Société des Lecteurs de Francis Ponge"

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Rubrique : La fabrique pongienne

Rubrique : LES GRANDS LECTEURS

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Hommage à Marcel Spada

Mis en ligne le 9 juin 2017, par Valentin Fesquet

Francis Ponge, Marcel et Janine Spada à Aquilea en 1960.

L’écrivain et universitaire Marcel Spada (1923-2014) a entretenu un dialogue amical, intellectuel et artistique constant avec Francis Ponge.
Sollicité par ce dernier, il prend en charge le volume consacré à Ponge dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » des éditions Seghers. Ce livre, qui parait en 1974, fait suite à celui publié par Philippe Sollers dans la même collection en 1963. Marcel Spada rédige également, en 1979, la notice Francis Ponge de l’Encyclopaedia universalis.

Son premier récit, Les Jumeaux solitaires, paraît aux éditions Gallimard en 1960. En 1969, il publie À la fête rouquine aux éditions Christian Bourgois, avec un avant-propos de Francis Ponge repris dans Nouveau nouveau Recueil (1992) et disponible dans le second volume des Œuvres complètes du poète sous le titre « Pour Marcel Spada ».

A propos de son œuvre Appointement d’un parc à la française (Le set des xénophiles, 1975), Francis Ponge lui écrit, dans une lettre datée du 21 août 1986 : « Il s’agit là d’un baroque dominé, c’est-à-dire, selon ce que j’ai pu déclarer ici ou là, du plus grand art ».

On trouve dans la monographie dirigée par Michèle Gorenc des témoignages, des études critiques et des textes inédits (Marcel Spada, Université du Sud Toulon-Var, 2010).

V.F.

Voici les textes, dont un inédit,de Marcel Spada que nous a transmis Michèle Gorenc et qu’elle avait choisis en accord avec Spada pour la publication de leur entretien, à lire sur notre site.
Nous remercions Michèle Gorenc, Armande Ponge et La Revue des Sciences Humaines qui nous ont autorisé à publier ou republier ces textes.

POUR UN MALHERBE AU CHIFFRE DE FRANCIS PONGE

Orgueil  : cale qui fait lever la tête d’un levier.

Le Livre de poids, le socle sous la statue.
Le Livre d’un ordre. Après le dorique, l’ionique, le corinthien, le composite et le toscan, l’ajustement, l’alignement, l’ordonnance d’un ordre françois ou français.
Le poids et l’ordre d’un Panthéon. Ponge s’y répète comme les pierres de Caen.
Un Livre d’affirmation
non pas dire sur Malherbe
mais dire Malherbe
id est DIRE.

Le Journal d’une passion - y compris les nuits et les gros mots -, le temporel d’un intemporel : Malherbe vivant en Ponge.
Des souvenirs aussi, fragments d’une autobiographie, une jeunesse qui (s’) appelle Malherbe.
... toute une matière à la recherche d’une forme, un bouillon de culture malherbien - du métal-ponge en fusion, avec un noyau infusible... et beaucoup d’éclats.
Un livre-plante sûrement : greffer, surveiller, émonder, beaucoup à faire pour que la sève circule.
Floraison du Moi sur l’arbre Malherbe où le Ponge croît (et croit.)
- tout en-bas des haricots surgissent de la plus simple, plus explosive germination, aussi directe que la parole.

À l’intérieur du livre, l’image rêvée de ce qu’il pourrait être : un plan strict, numéroté, suivi d’un autre, aussi précis, puis d’autres encore, toujours carrés. Belles épures qui s’intègrent au monument.

Une machine de guerre, livre-lyre à la corde tendue - tendue - menaçant de nous péter à la figure.

Eléments d’un POUR UN PONGE, USAGER DE LA PAROLE - ou le portrait du peintre en Malherbe.

Tout le livre en deux sons ou deux mots : RAISON / RÉSON. Tout autour l’histoire du livre.

« Il faudra bien se décider (page 200) à commencer ce livre, à rêver à son commencement », dit le Ponge tortue qui sait aller moins vite que le lièvre lecteur. Et tout à coup, in extremis, par des essais d’introduction, le texte est bouclé.
(incomplet apparemment. Il faut y joindre des silences, quelques ratures, et ce grand vide que devait occuper l’Œuvre malherbien in extenso.)
Des tentatives - tout à la fin -, de simples propositions - de prose, de vers - pour que Malherbe écrivît comme Ponge.

Après des rames de papier, enfin un livre qui ne chute pas, et s’achève sur une Ouverture (répétée, répétée) ou plutôt de superbes attaques qui poursuivent le lecteur au delà, au delà encore...

Le critique, myrmidon, veut tirer du Temple la réduction parfaite du malherbeponge :

DE FRANÇOIS A FRANCIS MÊME FRANCE Y SOIT.

Marcel Spada
« Pongemalherbe en Sicile »
Revue des Sciences humaines, n°228, 1992
Extrait, (texte écrit en 1965). Texte reproduit avec l’aimable autorisation de La Revue des Sciences Humaines.

POUR MARCEL SPADA

Voici donc un petit ouvrage, mais considérable, selon l’acception que j’aime donner, en lui rendant son concret, à l’un des plus abstraits de nos mots : la considération (qui est d’abord le fait de regarder la nuit étoilée).
Considérable, je veux dire : qui a le mérite de pouvoir être considéré, ce qui, très exceptionnel dans la littérature contemporaine, répond si bien à la physique épicurienne (systèmes d’atomes en mouvement dans le vide, annulant le temps et tout ce qui s’ensuit dans la vie morale : les notions de durée, de destin, la crainte de la mort).
Mieux encore : cet ouvrage a le mérite de prêter à considération, d’inviter, d’exciter à cet exercice, source d’un des plus grands plaisirs.
Nous lui en devons donc de la reconnaissance, sentiment suprême dans l’amitié, celle-ci se nourrissant d’ailleurs, selon Épicure, dans la communauté des plus grands plaisirs.
Ainsi se ferme le cercle de la vie heureuse – et même de la vie tout court – « En suivant les maximes des autres philosophes, on ne pourrait même pas vivre » a justement écrit Colotés à Ménécée, à propos de leur ami commun.
Merci à Marcel Spada de m’avoir donné l’occasion de nous rasséréner ainsi, quelques amis ensemble.

Francis Ponge
Paris, mars 1969
Extrait de la préface écrite par Francis Ponge
pour le livre de Marcel Spada
à la fête rouquine, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1969 - Texte reproduit avec l’aimable autorisation d’Armande Ponge.

LE DIX AOUT 1988, À NÎMES

Au cimetière protestant de Nîmes, le cyprès prolifère parmi une végétation très drue où le micocoulier, au nom qui chante, occupe une belle place. Dans un jardin plein d’exubérance, aux allées rustiques, sans cesse menacées par une avancée victorieuse des plantes, certaines tombes affleurent comme une très ancienne couche géologique, et de petits bâtiments cubiques ne présentent que des ornements très discrets. Grandeur et beauté sont réservées à des êtres de sève où nichent les véritables habitants du ciel.
Un cycliste barbu est arrivé le dernier. Il a ôté ses pinces à vélo puis il a affirmé qu’il allait dire pour le poète qu’on mettait au tombeau un vrai poème. C’était le psaume bien connu de David où il est question de verdures et d’eaux tranquilles, mais aussi d’ennemis d’Israël. Il ne lui était pas venu à l’esprit de choisir un véritable poème d’amour avec la vigne et les chevreaux, les pommes et les gâteaux, les biches, les gazelles et les colombes du cantique de Salomon. Toute la Création s’y réunit avec les filles de Jérusalem qui entourent la nigra sed formosa aux joues d’aromates, à la langue de miel et de lait. Voilà de quoi effrayer un austère délégué de Calvin.
Alors, selon le désir de l’épouse et de la fille du poète, s’est avancé celui qui, dans l’été de 1985, avait mis en scène le jubilant SAVON pour décrasser et purifier le verger d’Urbain V, sous le palais avignonnais des papes. Devant la demeure silencieuse où sont unis le nom de Ponge à celui de Fabre, l’artisan de l’écriture et l’homo faber, Christian Rist a commencé :
« Que parfois la Nature, à notre réveil nous propose » ...
Et ce PRE, réveillé par la voix de l’interprète, n’était pas la vallée de l’ombre et de la mort, mais une vérité verte à l’origine de la vie.
Ainsi, au cœur de l’été de 1988, au beau milieu de l’après-midi, sous l’autorité du soleil, le poète disparu célébrait son propre office funèbre, passant directement et sans prosternation, comme il le souhaitait, de la verticalité fragile de tout être de chair à la sereine horizontalité du livre – de tous ses livres ouverts sur nos tables.

13 août 1988

Marcel Spada
Miscellanées, inédit.