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Emission France Culture - L’Essai et la revue du jour

Henry Maldiney et Francis Ponge / Revue Le Philosophoire

22/10/2012

Emission France Culture L’Essai et la revue du jour, « Henry Maldiney et Francis Ponge / Revue Le Philosophoire », 22/10/2012.

Henry Maldiney : Le legs des choses dans l’œuvre de Francis Ponge (Cerf) / Revue Le Philosophoire N° 37 Avec un dossier sur L’Egalité.

Présentation sur le site de l’émission :

Il était assez logique que Francis Ponge, le plus philosophe sans doute de nos poètes modernes, rencontre l’intérêt, l’amitié et pour finir suscite les commentaires du philosophe Henry Maldiney, dont la pensée s’est déployée au croisement de la phénoménologie et de l’esthétique, notamment. Son livre sur Ponge est aujourd’hui de nouveau disponible dans le cadre de l’édition de ses œuvres complètes et c’est l’occasion de faire un bout de chemin avec le philosophe et le poète à la surface du monde des objets. Il y a une belle concordance de vues et de ton, chacun dans son registre et même une sorte de connivence entre eux. Evoquant l’œuvre de Francis Ponge, tendue entre les deux pôles du « parti pris des choses » et de la « rage de l’expression », qui sont aussi deux « titres-manifestes » du poète, et dont sa poésie tient « sa tension et sa solidité », Henry Maldiney les désigne comme « deux arcs incorporés qui sont les raidisseurs de son écriture. Lancés en porte-à-faux, presque en enfants perdus, dans le vide du sens qu’ils explorent pour lui donner forme, ils sont orientés en sens inverse, chacun cherchant sa retombée là où l’autre prend son appel. »

Francis Ponge nous a longuement entretenus dans ses livres de la difficulté à dire les choses, pas seulement à les décrire, c’est-à-dire à les reproduire, mais à leur donner la parole, à répondre à leurs « instances muettes ». Ce faisant, il a tenu à distinguer la connaissance ou la description d’un objet de son expression, ce par quoi il nous parle, qu’on pense par exemple à un objet légué par une personne chère, ou à l’amour du collectionneur pour le petit monde inanimé des pièces de sa collection, ou encore à la légende effacée d’une nature morte. Le monde lui-même se révèle à nous, sans que nous en ayons pleinement conscience, sous cet angle minuscule, comme une succession de choses de taille, d’importance et de signification variable qui finissent par former notre Umwelt, notre environnement. Lorsqu’aux yeux de Ponge l’écriture a su capter le message que nous délivrent discrètement les choses, lorsque derrière leur apparence quelque chose, non pas exactement de leur essence mais de leur qualité – ce qui fait d’elles à chaque fois une chose unique – lorsque cela s’est déposé dans le poème, alors, d’une certaine manière on est parvenu à la « refaire », cette chose, dans l’ordre du langage poétique. Leçon de choses : « La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause de cette impression quasi panoramique qu’elle donne : comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… »

C’était tout le problème de Ponge, prêter sa voix au dire inaudible, inarticulé des choses et on le voit, c’est un problème de part en part philosophique, voire phénoménologique et non pas seulement linguistique, lexicographique ou poétique. Henry Maldiney le suit de près lorsqu’il s’agit de prendre la mesure de l’infinie distance entre l’image des choses, où elles se donnent non pas d’un coup « mais par profils successifs », ce qui fait qu’une chose est littéralement « incontournable » et cette autre connaissance, supérieure également à la connaissance théorique, elle « qui ne transforme ni son objet ni son sujet ». Il célèbre cet acharnement à la fois aux choses et aux mots « pour se prendre à la chair du monde et de la langue » et il sourit lorsqu’à la fin du Parti pris des choses, « ayant entrepris une description de la pierre, (le poète) réussit à s’empêtrer dans un galet ».

Ce qui donne à cette parole un aspect oraculaire, c’est, selon la définition que donne Hegel de l’oracle – celle d’une conscience de soi étrangère (et égarée) dans le discours – la manière dont elle fait signe. Un signe lesté de toute la densité de réalité des choses qui libère, nous dit Ponge, « une invasion de qualités ». Henry Maldiney convie ici le poète à un fructueux dialogue avec Hegel puis avec Heidegger. Hegel, dont le mot d’ordre de la phénoménologie, avant Husserl, était le retour à « la chose même » et qui distinguait dans la présence de l’esprit au monde les deux moments du savoir et de l’objectivité, « qui est le négatif du savoir », précisait-il. « Pour elle quelque chose est l’en-soi tandis que le savoir, l’être de l’objet pour la conscience, est un autre moment », on peut en faire momentanément l’expérience quand on ne sait pas à quoi est destiné un objet. Ponge semble se tenir avec obstination et avec bonheur dans cette dimension de l’objectivité, où il rejoint Heidegger qui a réactivé l’ancienne parenté sémantique, en allemand, entre le mot Ding qui signifie chose et le verbe dichten qui désigne l’acte poétique.

Comme Henry Maldiney cite surtout les textes théoriques de Ponge, je tenais à vous faire entendre aussi la sourde poésie des choses telle qu’il lui donne voix dans ses recueils : à l’heure qu’il est j’aurais pu choisir le réveille-matin avec ses engrenages infernaux et ses hoquets stridulants mais le poète n’est pas tombé sous le charme. Par contre, le téléphone est évidemment présent dans Le Parti-pris des choses. Pour bien se représenter la saynète, il faut se souvenir de nos anciens téléphones, avec leurs combinés posés sur un socle et la sonnerie dans le couloir.

« Lorsqu’un petit rocher, lourd et noir, portant son homard en anicroche, s’établit dans une maison, celle-ci doit subir l’invasion d’un rire aux accès argentins, impérieux et mornes. Sans doute est-ce celui de la mignonne sirène dont les deux seins sont en même temps apparus dans un coin sombre du corridor, et qui produit son appel par la vibration entre les deux d’une petite cerise de nickel, y pendante.

Aussitôt, le homard frémit sur son socle. Il faut qu’on le décroche : il a quelque chose à dire, on veut être rassuré par votre voix. »

Jacques Munier

Mis en ligne le 30 juin 2015, par Marie Frisson