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Ann Jefferson. Francis Ponge et Nathalie Sarraute : histoire d’une amitié

Nathalie Sarraute et Francis Ponge ont entretenu une longue et fidèle amitié.

Ann Jefferson, qui a dédié de nombreux travaux à l’oeuvre de Sarraute et qui a publié une importante biographie de l’auteure à l’automne 2019, a eu l’amabilité d’accepter d’exposer ici les étapes et les différentes facettes de cette amitié. L’équipe de la Société des Lecteurs de Francis Ponge lui exprime sa profonde gratitude.

Madame Jefferson, ainsi que la Société des Lecteurs de Francis Ponge, tiennent à remercier les ayants droit de Nathalie Sarraute et l’ayant droit de Francis Ponge d’avoir bien voulu accorder l’autorisation de publication pour les citations extraites de leur correspondance.

Ann Jefferson est professeure émérite de littérature française à l’université d’Oxford et Fellow émérite de New College / Oxford.
- Genius in France. An Idea and its Uses, Princeton, Princeton University Press, 2015.
- Le Défi biographique (Biography and the Question of Literature in France), Paris, PUF, 2012.
- Reading Realism in Stendhal, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.
- Biography and the Question of Literature in France, Oxford, Oxford University Press, 2007.
- Nathalie Sarraute, Fiction and Theory : Questions of Difference, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
- The Nouveau Roman and the Poetics of Fiction, Cambridge, Cambridge University Press, 1984.

Voir également le résumé de la thèse de Benoît Auclerc (soutenue en 2006) « Lecture, réception et déstabilisation générique chez Francis Ponge et Nathalie Sarraute (1919-1958) », sur le site.

FRANCIS PONGE ET NATHALIE SARRAUTE : HISTOIRE D’UNE AMITIÉ

La dédicace de Francis Ponge à Nathalie Sarraute dans l’exemplaire qu’il lui offre du Verre d’eau, avec des lithographies du peintre Eugène de Kermadec, est le premier indice qu’on connaisse du lien qui, à partir de la fin des années 40, va réunir les deux écrivains, ainsi que leurs conjoints :

Pour Nathalie et Raymond, amis comme moi du peintre (trop heureux d’avoir eu l’occasion de faire se rejoindre deux lycéennes de Fénelon) et pour leur dire une fois de plus mon indéfectible affection. Francis Ponge [1]

Vers la même époque Nathalie Sarraute dédie à Ponge un exemplaire de son premier roman, Portrait d’un inconnu, paru chez Robert Marin, avec une inscription plus réticente :

À Francis Ponge,
en hommage de
Nathalie Sarraute [2]

Tout en affichant un dépôt légal de 1948, le livre n’avait paru qu’en mars 1949, c’est-à-dire juste un mois avant la parution du Verre d’eau en avril. Sans qu’on sache à quel moment précis les deux dédicaces furent rédigées, ces hommages inaugurent un échange de livres et de dédicaces que les deux écrivains vont continuer de s’offrir à l’avenir en témoignage d’une amitié indéfectible.
Tiré à 110 exemplaires, Le Verre d’eau est publié par la Galerie Louise Leiris qui avait organisé en 1946 une exposition consacrée à l’œuvre du peintre. On sait que ce fut pour Ponge l’occasion d’une découverte importante à la fois d’une peinture et d’une personne [3], mais il est possible qu’elle permît également au couple Sarraute de se lier d’amitié avec Eugène et Lucette de Kermadec. Raymond Sarraute (avocat de sa profession) était un grand amateur d’art et, avec son épouse, il fréquentait assidûment musées et galeries. La dédicace de Ponge laisse aussi supposer que les deux épouses s’étaient déjà connues au Lycée Fénelon dont Nathalie Sarraute gardait des souvenirs mitigés [4]. Il est donc possible que ce fût par les Kermadec que Nathalie et Raymond Sarraute firent, à leur tour, la connaissance de Francis et Odette Ponge.
Il est tout aussi possible que ce fût dans le cadre des Temps modernes que Nathalie Sarraute et Francis Ponge se rencontrèrent vers la même époque. Le premier numéro de la revue, paru en octobre 1945, contient les « Notes premières de l’homme » de Ponge, et le quatrième, publié court après en janvier 1946, fait paraître des extraits inédits de Portrait d’un inconnu de Sarraute. Les deux écrivains ont pu donc prendre connaissance l’un de l’autre dans les pages de cette publication, mais aussi, peut-être au Flore ou bien aux Deux Magots à l’occasion d’un rendez-vous avec Sartre ou Simone de Beauvoir. Depuis l’automne de 1944, Nathalie Sarraute voyait régulièrement Sartre qui soutenait son travail, et elle fréquentait également Simone de Beauvoir.

Qu’ils se soient lus ou non dans Les Temps modernes, Nathalie Sarraute et Ponge avaient de bonnes raisons de s’intéresser chacun au travail de l’autre. Abonnée dès 1923 à La Nouvelle revue française, la jeune Nathalie Tcherniak, qui n’était pas encore écrivaine, avait peut-être découvert les premiers textes de Ponge qui y parurent ponctuellement. Le mélange à dominance de prose dans les Douze petits écrits (1926) a pu l’intéresser à une époque où elle doutait de la capacité du genre romanesque, tel qu’il existait, à répondre à l’évolution littéraire de l’époque. Ses propres Tropismes, qu’elle commence à rédiger en 1932, ne correspondent à aucun genre littéraire reconnu, et ils ressemblent en cela, ainsi que par la dimension des textes individuels, au Parti pris des choses de Ponge. La rédaction du livre de Ponge fut terminée en 1939, année qui vit la publication chez Robert Denoël des Tropismes de Sarraute. Si la publication du Parti pris des choses ne s’était pas fait attendre jusqu’en 1942, on pourrait imaginer des comptes-rendus reliant les deux recueils…
Quoiqu’il en soit, quand le recueil de Ponge paraît en 1942, Nathalie Sarraute, déclarée juive, s’était retirée avec sa famille dans le village de Janvry dans l’Essonne, où elle se rendait régulièrement au café voisin pour écrire ce qu’elle appellera plus tard « une suite à Tropismes [5] », projet pour lequel Le Parti pris des choses a pu lui servir d’encouragement. On ne sait pourtant pas si elle s’en était procuré un exemplaire à l’époque, mais de toute façon cette « suite », incorporée dans Portrait d’un inconnu, finira par prendre d’autres formes. Elle ne reviendra au format du texte court qu’avec L’Usage de la parole en 1980.
Si elle ne s’intéressait pas activement à la poésie, ce ne fut pas le cas de Raymond Sarraute qui avait la fibre poétique plus solide que la sienne. Il n’est donc pas exclu que la future romancière ait pris connaissance de l’article que Sartre consacra au recueil de Ponge dans la revue Poésie 44. Sinon, elle l’aura très certainement découvert dans les pages de Situations, paru en 1947. Sartre lui en avait peut-être aussi parlé, et, quand il lui propose d’écrire une préface à Portrait d’un inconnu, terminé en 1946 mais pour lequel elle avait du mal à trouver un éditeur, elle se verra placée, comme Ponge, sous le parrainage de Sartre avec toute l’ambivalence que ce soutien va susciter par la suite.
Toujours vers cette même époque un troisième cadre contribue à sceller l’amitié entre les deux écrivains, notamment les rencontres au Centre culturel international de Royaumont fondé en 1947 par Gilbert Gadoffre. En 1950, Ponge dirige avec Marcel Arland une décade intitulée Poésie et peinture, et selon la chronologie de Bernard Beugnot, Nathalie Sarraute écrit à Ponge en juin pour y participer [6]. Elle se lie d’amitié aussi avec Gilbert Gadoffre et sa femme Alice, et par la suite, elle assistera à plusieurs rencontres, dont la plus célèbre sera celle d’août 1956 au Château d’Eu, qui donnera le jour au Nouveau Roman. En 1950, il n’en est pas encore question, mais pour Nathalie Sarraute qui commence à prendre ses distances avec Sartre et Simone de Beauvoir, ces colloques ouvrent de nouveaux horizons littéraires et culturels.

C’est à partir de ce moment qu’elle commence à fréquenter régulièrement avec Raymond Sarraute les couples Ponge et Kermadec. Exception faite d’Odette Ponge (née en 1911), ils ont tous à peu près le même âge, Francis Ponge, Eugène et Lucette Kermadec étant nés en 1899, Nathalie Sarraute l’année d’après, et Raymond en 1902. Ils avaient tous vécu l’Occupation, Raymond Sarraute et Ponge ayant tous les deux été mobilisés et participé par la suite à la Résistance ; et il y avait entre eux des sympathies politiques de gauche. Ces amitiés entre couples est, par ailleurs, un phénomène courant dans la vie culturelle de cette mi-siècle, et dans sa préface à l’exposition de Kermadec en 1973, Ponge insiste sur le pluriel de ce « nous » qui va rattacher « les Kermadec » aux « Ponge [7] ». Dès 1951, les agendas de Ponge témoignent de dîners auxquels sont invités le couple Sarraute et le couple Kermadec. On y trouve aussi des indices de visites chez les Sarraute dans leur maison de vacances à Chérence dans le Vexin normand. En 1949, ils avaient acheté une petite fermette que Nathalie Sarraute faisait rénover et où les amis parisiens venaient souvent passer la journée. Elle tenait particulièrement à cet endroit situé en dehors des circuits culturels de la capitale, et il en est question dans une lettre d’elle à Francis et Odette en septembre 1951 :

Il me tarde beaucoup de revenir à Chérence avec vous, Eugène et Lucette. J’espère que vous le voudrez bien et que vous ne serez pas horrifiés au point où je l’ai été à mon retour, par l’énorme hangar à blé qu’on y a construit, qui bouche l’entrée du village et une partie de la vue qu’on avait de notre maison. Madame Jolas, qui l’a vu, avec stupeur, s’élever en une journée (il est préfabriqué !!) se demandait comment elle m’annoncerait l’affreuse nouvelle ! [8]

Information à laquelle Ponge répond sur un ton enjoué pour la rassurer :

Oui, bien sûr, nous retournerons volontiers (plus que volontiers) à Chérence. Même, il serait bon que nous y allions bientôt, dès le retour d’Eugène et Lucette ! Il me semble que nous pourrions vous arranger ça (le hangar) : une aquarelle d’Eugène (dans laquelle il figurerait), accompagnée d’un texte (à son éloge) vous le rendraient peut-être moins antipathique ?? [9]

En l’occurrence Nathalie Sarraute convainc son voisin d’embellir le hangar par des moyens concrets.
Ces retrouvailles à six se poursuivent jusqu’en 1955. Les Kermadec et Nathalie Sarraute dînent chez les Ponge en décembre 1955, mais par la suite les rencontres avec les Sarraute semblent se passer des Kermadec pour des raisons dont on ne connaît rien. Les agendas de Nathalie Sarraute — qui sont loin d’être complets pour les années 1950 — contiennent une seule trace du nom de Kermadec, rayé pour 20h30 le jeudi 10 octobre 1963, et reporté à la même heure le lendemain [10].

En dehors du lien qui les avait réunis par l’entremise des Kermadec ainsi que par la peinture, Nathalie Sarraute et Francis Ponge étaient liés par la situation parallèle de leur carrière d’écrivain. Si Ponge avait publié un certain nombre de textes avant l’Occupation — y compris quelques-uns dans Mesures dont le comité de lecture avait refusé des textes de Sarraute — ils n’étaient ni l’un ni l’autre des écrivains établis, Sarraute encore moins que Ponge. À l’âge de 50 ans, ils démarraient tardivement leur carrière littéraire dans le cadre d’une nouvelle génération d’après-guerre. De surcroît, ils étaient tous les deux difficiles à classer sur le plan littéraire : Ponge refuse catégoriquement l’étiquette « poète », et Sarraute, devenue enfin romancière conteste toutefois vigoureusement les conventions périmées du genre romanesque, de sorte qu’aux yeux de Sartre, Portrait d’un inconnu prend les allures d’un « anti-roman » où il s’agit de « contester le roman par lui-même, de le détruire sous nos yeux dans le temps qu’on semble l’édifier [11] ».
Pour Sarraute et Ponge, le parrainage de Sartre, pourtant leur cadet, les plaçaient chacun dans des situations parallèles qui leur valent, certes, une reconnaissance tardive de la part du public, mais ce au prix d’une certaine méconnaissance. Comme l’a très bien montré Benoît Auclerc, les commentaires de Sartre imposent une grille de lecture à des œuvres qui ne l’invitent guère, pas plus celle de Ponge que celle de Sarraute. Ou, comme le résume Auclerc :

Pour Ponge comme pour Sarraute, les paroles que Sartre pose sur leurs œuvres s’apparentent à une traduction en termes philosophiques, et plus exactement existentialistes, de leur projet d’écriture. L’approche de Sartre s’étaye en outre sur une conception ferme des partitions génériques, qui fonde plus ou moins explicitement ses analyses, et altère sensiblement le sens de leur démarche [12].

Nathalie Sarraute était pourtant plus redevable que Ponge à Sartre. C’est grâce à Sartre qu’elle avait pu enfin trouver un éditeur pour Portrait d’un inconnu, et Les Temps modernes avaient fait paraître trois essais critiques signés d’elle, ainsi que les extraits de Portrait. Des extraits de son deuxième roman, Martereau, paraissent également dans la revue en 1953, mais un quatrième article, « Conversation et sous-conversation », sera refusé en 1954, marquant la fin de son association à la revue, et notamment avec Simone de Beauvoir. On peut supposer que Sartre faisait les frais de nombreuses conversations aux dîners qui réunissaient les Ponge et les Sarraute au début des années 1950.
Ponge, qui connaissait Marcel Arland, a peut-être offert de l’encouragement à Nathalie Sarraute dont Martereau fut accepté chez Gallimard grâce à Arland. Ayant essuyé plusieurs refus de la part de Jean Paulhan (pour Tropismes, pour les textes supplémentaires provisoirement intitulés Le Planétarium, ainsi que pour Portrait d’un inconnu), elle s’est toujours méfiée de ce personnage dont l’autorité exercée dans la maison était légendaire. On peut imaginer Nathalie Sarraute s’enquérir auprès de Ponge au sujet de l’homme dont il était dans une certaine mesure l’ami. C’est pourtant Paulhan qui, avec Arland, publie dans la Nrf l’article refusé par Les Temps modernes, et qui fera paraître, toujours avec Arland, le recueil d’articles intitulé L’Ère du soupçon en 1956. À partir de la parution de ce livre — dont elle offre un exemplaire aux Ponge dédicacé « Pour Odette et Francis Ponge / avec la fidèle amitié de/ Nathalie [13] » — le statut littéraire de Nathalie Sarraute va se voir transformé et elle commence à acquérir un certain renom.
En cela, les chemins respectifs de Ponge et de Sarraute continuent toujours d’évoluer en parallèle. Proêmes avait paru dans la même année que Portrait d’un inconnu, La Rage de l’expression l’année avant Martereau, et voilà qu’en 1956, quelques mois après la parution de L’Ère du soupçon, dans la collection « Les Essais » de la Nrf, le renom de Ponge va être consolidé par le numéro spécial de la Nrf intitulé « Hommage à Francis Ponge. » Cependant, là où cet hommage confirme l’image d’un Ponge solitaire, celle de Nathalie Sarraute sera désormais associée au Nouveau Roman, dont elle est censée être « l’abbesse » aux côtés du « pape » Robbe-Grillet. Quand Ponge devient en quelque sorte la « mascotte » de Tel Quel et que Philippe Sollers promeut activement son œuvre, Nathalie Sarraute se voit également associée à la revue, bien que de façon plus modeste. Les principes sur lesquels se basent cette nouvelle publication, en s’opposant nettement à l’engagement des Temps modernes, sont faits pour lui plaire, et sa réponse à l’enquête intitulée « Pensez-vous avoir un don d’écrivain ? » figure dans le premier numéro. Il en est question dans une lettre qu’elle envoie à Ponge le 10 novembre 1959 :

Cher Francis,

Merci pour votre mot si gentil, qui m’a fait un très grand plaisir.
J’ai répondu à l’enquête de Tel Quel comme j’ai pu. Soyez indulgent : la plus belle fille du monde…
Je ne savais pas du tout qu’Odette a été malade, sinon j’aurais sûrement demandé de ses nouvelles. Je suis heureuse de savoir qu’elle se rétablit.
Je serai très heureuse de vous revoir, dès qu’Odette se sentira bien.
Vous savez que, si même la revue Tel Quel était catholique, cela ne m’en aurait pas éloignée, au contraire. Certains catholiques ont été rudement chics à mon égard sous l’occupation, et ceux que je connais à l’Institut catholique me sont très sympathiques.
J’espère qu’on se reverra très bientôt.
Croyez, ainsi qu’Odette, à ma profonde et très fidèle affection.

Nathalie [14]

Elle paraît de nouveau dans Tel Quel au printemps 1962 dans la série d’entretiens « La littérature, aujourd’hui », mais son lien avec la revue passe par le co-fondateur de celle-ci, Jean-Edern Hallier, plutôt que par Sollers avec qui elle avait une relation plus distante. Les deux écrivains se trouvent donc, de nouveau, associés dans les pages d’une revue littéraire débutante.
Quand Ponge lui envoie un exemplaire dédicacé des Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers en 1970, elle lui répond très chaleureusement :

Cher Francis,
Merci pour ces Entretiens avec Philippe Sollers, que nous venons de recevoir, et pour la dédicace qui nous touche beaucoup.
Rien, comme vous le savez, ne peut m’intéresser davantage, et quant à Raymond, voici plus de quarante-cinq ans qu’il prend part à cet intérêt et que nous avons les mêmes goûts.
C’est dire, vous redire – pardonnez cette monotonie – que nous sommes parmi vos plus vieux et plus fidèles admirateurs.
Merci encore, cher Francis. Recevez pour tous deux nos plus affectueuses pensées.
Nathalie [15]

À côté des échanges de livres, de dédicaces, et de remerciements, cette amitié, soutenue par une admiration et une affection réciproques, continuait de se maintenir au moyen de dîners entre amis. Si on ne trouve plus le nom des Kermadec à côté de celui des Sarraute dans les agendas de Ponge, les entrées témoignent de plusieurs soirées passées avec les Sarraute en compagnie de : Paule Thévenin (en 1959, 1961, 1962, 1964, 1965, et 1966, c’est-à-dire, à une époque où Nathalie Sarraute commençait à s’intéresser au théâtre) ; Yvon Belaval (1958), ami de Ponge, compagnon de Mimica Cranaki amie de Nathalie Sarraute et, avec celle-ci auteur de la première monographie consacrée à l’œuvre de l’écrivaine [16] ; et une fois, en 1970, avec le Dr Sylvain Blondin, chirurgien et beau-frère de Jacques Lacan chez les Ponge. Ponge note plusieurs fois que la soirée s’était prolongée au-delà de minuit [17].
L’amitié avait aussi son côté pragmatique, notamment en 1964, au moment où Ponge envisageait une tournée en Amérique. Nathalie Sarraute qui rentrait d’un séjour très réussi outre-Atlantique lui prodigue des conseils et des informations, et le met en contact avec Édouard Morot-Sir, conseiller culturel aux USA, si bien que dans une lettre de 1965 à quelques mois de distance de la tournée, Ponge prétend qu’elle en est « l’origine[[Lettre de Francis Ponge à Nathalie Sarraute, 12 janvier 1965, Fonds Nathalie Sarraute, NAF 28088.]] ». Elle intervient également pour le faire inviter en Angleterre où elle allait souvent faire des conférences, possibilité à laquelle il semble réagir avec une certaine réticence : « Il est bon, cependant, d’avoir " l’embarras du choix" ! » lui écrit-il, « et il est bon de le devoir, pour une grande part, à la sollicitude d’amis, qu’on admire autant qu’on les aime : merci encore, chère Nathalie ! [18] ». Elle lui répond à son tour pour le remercier de « [sa] lettre adorable », en espérant qu’il n’aura pas pu « percevoir dans la [sienne l’ombre d’un reproche » et en lui redisant ses remerciements pour son amitié : « Vous savez combien elle compte pour moi, combien je vous admire et je vous aime [19] ».

Sans témoignage explicite de la part des intéressés, on ne peut jamais savoir en quoi consiste une amitié qui, en dehors de simples affirmations de son existence, préserve par conséquent un élément de mystère et d’inconnu. Mais, à défaut d’équivalent de part et d’autre des « Notes sur Kermadec » de Ponge, on peut hasarder que, du côté de Nathalie Sarraute, en plus de la fascination avec laquelle (aux dires de sa fille Dominique [20] ), elle lisait Le Parti pris des choses, elle a dû apprécier l’indépendance artistique de Ponge dans un paysage littéraire si souvent marqué par les embrouillaminis auxquels elle n’arrivait pas toujours à s’échapper. Elle partageait avec Ponge une sensibilité envers le langage tel qu’il se parle dans le monde, un désir d’y résister au moyen de l’écriture, une méfiance à l’égard de la critique littéraire, un refus de toute catégorisation, ainsi qu’une valorisation de l’inachèvement comme principe de création. Comme l’a montré Benoît Auclerc [21], ils avaient également en commun une forte préoccupation avec le lecteur et un désir de faire de lui un partenaire actif dans la constitution d’un texte.
On ne peut pas savoir si ces questions ont figuré dans les conversations qui se déroulaient autour des tables qui réunissaient les Ponge et les Sarraute rue Lhomond, avenue Pierre 1e de Serbie (l’adresse des Sarraute à Paris), ou à Chérence, mais les lettres que les deux écrivains s’envoient en remerciement pour des exemplaires dédicacés qu’ils s’offrent, laissent transparaître une compréhension réciproque et une appréciation mutuelle. Dans la lettre de Ponge à Nathalie Sarraute, la remerciant pour l’exemplaire des Fruits d’or, il refuse le rôle de critique littéraire en déclarant : « Je ne vais pas vous assommer de considérations critiques sur ce nouvel enfant de vous. Entre personnes (elles ne sont pas si nombreuses, après tout) qui savent mettre quelque chose au monde ("chose", vous me reconnaissez…, c’est un bien mauvais mot !) cela ne se fait pas, cela ne s’est jamais fait ». Mais Ponge de poursuivre, « Sachez seulement qu’il nous a paru d’une constitution parfaite, admirable ; plus harmonieux qu’aucun autre ; et qu’il vous ressemble à en crier. Nous l’aimons donc et vous en félicitons de tout cœur », preuve s’il en est d’une grande familiarité avec l’auteure [22].
En retour, Nathalie Sarraute lui écrit pour le remercier de son exemplaire du Grand Recueil, en laissant entendre qu’au cours des années elle avait trouvé le moyen de faire comprendre à Ponge les raisons pour lesquelles elle appréciait son œuvre. Si elle n’a pas « su [lui] dire comme [elle] l’aurai[t] voulu tout ce qu’il [lui] apportait » elle peut toutefois affirmer que « vous connaissez mes sentiments à l’égard de votre œuvre depuis mon premier et déjà lointain contact avec elle. Ils ne font que se développer à mesure que ce que vous avez accompli se déploie au grand jour. C’est une vraie – et si rare – joie. » Et, en terminant par dire, « De vous savoir toujours là, tels que vous êtes, me fait du bien et me console souvent [23] », elle témoigne très clairement de son appréciation de ce que représentait pour elle l’existence de l’amitié qui les reliait tant sur le plan humain que littéraire.
En guise de conclusion un détail de commentaire critique permettra à la fois de renouer avec Kermadec et les origines de l’amitié entre les deux écrivains. Dans la préface que rédigea Ponge à l’exposition de Kermadec en mai 1973 à la Galerie Louise Leiris, il évoque

ce filon qui court dans les arts plastiques depuis toujours et qui est revenu récemment au premier plan, de façon primordiale : la recherche d’une écriture à l’état naissant, d’un tracé humoral, viscéral, spécifique [24].

Dans l’expression « la recherche d’une écriture à l’état naissant [25] », on peut entendre l’écho d’une formule chère à Nathalie Sarraute. Après l’avoir lue et appréciée sous la plume d’Yvon Belaval dans son compte-rendu de la réédition de Tropismes (1958) où il déclare que « Nathalie Sarraute s’est donné pour sujet la création à l’état naissant », elle l’emploie à son tour l’année suivante dans le prière d’insérer du Planétarium pour affirmer : « Un des thèmes, dans Le Planétarium, est la création à l’état naissant : cet effort créateur qui sans cesse s’ébauche, tâtonne, cherche son objet [26]. » Et si Ponge perçoit ce principe à l’œuvre chez Kermadec, il lui arrive de l’appliquer à lui-même dans les entretiens avec Philippe Sollers, où à propos de sa Tentative orale, il évoque une « opération en acte, d’une parole (et donc d’une pensée) à l’état naissant [27] ». Prononcée en 1947, cette conférence nous ramène à l’époque où les chemins de Francis Ponge, Eugène Kermadec et Nathalie Sarraute se sont croisés, et permet de suggérer que, sans qu’il y ait eu de programme officiel, et toujours en marge du monde littéraire parisien, ils formaient ensemble une veinule du filon identifié par Ponge, qui court sous forme de recherche ininterrompue à travers l’œuvre, tant picturale que littéraire, de ces trois personnalités.

Ann Jefferson

Notes

[1Francis Ponge, Album amicorum, éd. Armande Ponge, Paris, Gallimard, « Nrf » , 2009.

[2Archives familiales sous copyright.

[3Voir Madeline Pampel, Francis Ponge & Eugène de Kermadec, histoire d’un compagnonnage, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2011.

[4Sur Nathalie Sarraute au Lycée Fénelon voir la biographie Nathalie Sarraute que j’ai établie, traduite par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup, publiée chez Flammarion en 2019, au chapitre 3, et passim pour les autres informations concernant Nathalie Sarraute dans cet article.

[5Olivier Soufflot de Magny, « Entretiens avec Nathalie Sarraute », Archives du XXe siècle, 10 au 11 avril 1973.

[6Francis Ponge, Œuvres complètes, t. I, Bernard Beugnot (éd. ), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. lxxvi.

[7Francis Ponge, Œuvres complètes, t. II, Bernard Beugnot (éd.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 723. C’est moi qui souligne.

[8Lettre de Nathalie Sarraute à Francis Ponge, 24 septembre 1951, Archives Francis Ponge, Bibliothèque nationale, NAF 28666.

[9Lettre de Francis Ponge à Nathalie Sarraute, 5 octobre 1951, Fonds Nathalie Sarraute, Bibliothèque nationale de France, NAF 28088.

[10Nathalie Sarraute, Agendas, Fonds Nathalie Sarraute, NAF 28088.

[11Jean-Paul Sartre, « Préface à Portrait d’un inconnu », Nathalie Sarraute, Œuvres complètes, Jean-Yves Tadié (éd.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 55.

[12Benoît Auclerc, Lecture, réception et déstabilisation générique chez Francis Ponge et Nathalie Sarraute (1919-1958), Thèse de doctorat, Université Lumière, Lyon 2, 2006, p. 298.

[13Archives familiales sous copyright.

[14Lettre de Nathalie Sarraute à Francis Ponge, 10 novembre 1959, Archives familiales sous copyright.

[15Lettre de Nathalie Sarraute à Francis Ponge, 6 juin 1970, Archives familiales sous copyright.

[16Mimica Cranaki et Yvon Belaval, Nathalie Sarraute, Paris, Gallimard, coll. « La Bibliothèque idéale », 1965.

[17Agendas de Francis Ponge, Archives familiales sous copyright.

[18Lettre de Francis Ponge à Nathalie Sarraute, 9 juin 1965, Fonds Nathalie Sarraute, NAF 28088.

[19Lettre de Francis Ponge à Nathalie Sarraute, 11 juin 1965, Fonds Nathalie Sarraute, NAF 28088.

[20Selon le témoignage de Dominique Sarraute, fille de Nathalie Sarraute, lors d’une conversation avec Ann Jefferson.

[21Benoît Auclerc, op.cit, notamment Chapitre II.

[22Lettre de Francis Ponge à Nathalie Sarraute, 15 mai 1963, Fonds Nathalie Sarraute, NAF 28088.

[23Lettre de Nathalie Sarraute à Francis Ponge, 17 mai 1963, Archives familiales sous copyright.

[24Francis Ponge, « E. de Kermadec », Œuvres complètes, t. II, op. cit., p. 724.

[25La Nouvelle nouvelle revue française, février 1958, cité dans Nathalie Sarraute, Œuvres complètes, op. cit., p. 1731.

[26Nathalie Sarraute, « Prière d’insérer », Le Planétarium, Œuvres complètes, op. cit., p. 1818.

[27Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers, Paris, Gallimard/Seuil, 1970, p. 99.

Mis en ligne le 21 juillet 2021, par Marie Frisson