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François Bon. Ponge | 1939, la prose aux chiens

Une création publiée le 06 décembre 2022 par François bon | le tiers livre

La Société des Lecteurs de Francis Ponge remercie chaleureusement François Bon de cette lecture inédite de l’œuvre de Francis Ponge (et particulièrement des feuillets des Souvenirs interrompus), et de cette vidéo composée spécialement pour cette rubrique.

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ICI : VOIR LA VIDEO « PONGE | 1939, LA PROSE AUX CHIENS »

« Du Francis Ponge avec chiens »

François Bon a choisi de relire les « Souvenirs interrompus [1] », de revenir à cette « zone frontière » que représente l’année 1939, dans la vie de Francis Ponge ainsi que dans l’histoire littéraire (Claude Simon, Julien Gracq, Jean-Paul Sartre), de rendre compte de ce que Ponge observe comme s’il extrayait une « tranche verticale » prélevée dans la société qui l’entoure.
En 1939, Francis Ponge est mobilisé près de Rouen, et lors de ses allées et venues en tramway, il observe la foule des travailleurs, pris dans « la bizarrerie de cette guerre ». Dans ce qui apparaît comme « un écart à lui-même (...) car c’est le monde qui est dans un écart à lui-même », Ponge se fait prosateur et moraliste (« là, on est chez Balzac et Saint-Simon »), en proposant une galerie de portraits (par exemple, de Mademoiselle Prestrel, la logeuse qui collectionne les chiens empaillés), avant de renoncer à cette veine descriptive pour s’abîmer à Roanne dans la contemplation d’un oeillet. Il s’agit ici, pour un François Bon dont le geste premier est de trouver « comment, aujourd’hui, écrire le réel, sans tomber dans les illusions du réalisme [2] », comment le « faire saillir [3] », de saisir ce moment dans l’œuvre où Ponge se donne la tâche d’écrire le réel distordu par le début de la guerre.

D’une distorsion l’autre : il arrive que nous découvrions un texte qui pourtant nous était connu. Pourquoi prêtons-nous soudain attention à ce qui était pourtant déjà là ? C’est, selon François Bon, qu’une nouvelle perception des événements nous échoit depuis dix mois, depuis le vingt-quatre février dernier [4], qui nous rend différemment attentif, peut-être, aux déplacements d’un Ponge mobilisé, qui marche au-dehors et qui prend le tramway (de la chambre louée au bureau, du bureau à la rue de l’Ecureuil ou à la rue Grand-Pont) : quand, avec le relais sur les ondes des nouvelles d’Ukraine, surgit dans l’ordre du quotidien « la menace que l’on n’avait pas vu arriver ». Il est question « d’« inscrire pour mémoire » la disparition d’un monde, ne fût-elle visible qu’en signes du seul infra-ordinaire [5] » : qu’il s’agisse de la disparition d’objets pris comme marqueurs d’époque, ou de la modification de nos représentations des enjeux européens.

Il arrive aussi que, se détachant des textes connus et autres grands moviments de l’œuvre pongienne, nous soyons sensibles à une poussée soudaine de la prose descriptive qui peut renvoyer à d’autres élans, de Balzac à Bon : pour ce qui est de François Bon, aux pages de Sortie d’usine qui commence, « avant de s’engouffrer dans le turbin [6] », dans une gare que parcourt le flot des passants, des « gens de bureau [7] » et qui finit dans la rue de la sortie des ateliers, suivant un parcours qui a « multiplié les repères où s’accrocher dans la micrologie du visible pourtant là si pauvre, prendre le signe et le sauver du banal [8] ». Ou à l’inventaire d’Autobiographie des objets qui ravive les souvenirs d’enfance et d’adolescence au milieu des Trente Glorieuses avec l’évocation du transistor, de la boîte à toupies, des couteaux et des canifs, de la Flore Bonnier et du Littré [9], de Verne, de Balzac, de Rabelais, de Kessel, de Proust, mais aussi de Verlaine et de Rimbaud ; également, avec le portrait de l’arrière-grand-mère aveugle qui découvre la télévision, en provoquant chez le narrateur « une étonnante prise de conscience du rapport entre les mots et les choses [10] », et avec l’hommage rendu au grand-père, né en 1899 comme « Francis Ponge, Henri Michaux et Nathalie Sarraute », et devenu, à Paris, le voisin « d’un certain Louis Ferdinand Destouches qu’il ne connaîtra pas [11] ».

Lire Ponge à voix haute, en saisissant le volume du Pléiade à pleines mains pour s’y « plonger », selon les propres termes de François Bon, et transposer le dialogue intérieur du lecteur en vidéo poetry [12], c’est, certes, le soupeser et le mettre en balance sur la « bascule numérique » [13], mais toujours pour « appréhender les périodes vives afin de réhistoriciser notre présent commun [14] ».

M. F.

Notes

[1Francis Ponge, « Souvenirs interrompus », « Nouveau nouveau recueil I », Œuvres complètes, B. Beugnot (éd.), tome II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2002, p. 1080-1132.

[2Dominique Viart, François Bon. Etude de l’oeuvre, Paris, Bordas, 2008, p. 13.

[3Id. p. 16.

[4Ceci dans une perspective d’histoire et d’économie européennes : il ne s’agit évidemment pas d’établir ici une hiérarchie entre les conflits qui ont éclaté dans le monde ces dernières années.

[5Gilles Bonnet citant Temps machine de François Bon dans : Gilles Bonnet, François Bon. D’un monde en bascule, Chêne-Bourd, éditions de La Baconnière, 2012, p. 11. François Bon, Temps machine, Lagrasse, Verdier, 2013.

[6François Bon, Sortie d’usine, Paris, Editions de Minuit, 1982, p. 18.

[7Id., p. 13.

[8Id., p. 18.

[9Voir aussi Fragments du dedans, où les mots disposés en abécédaire suscitent l’écriture par « images génératrices ». Dominique Viart, op. cit.. p. 22.

[10François Bon, Autobiographie des objets, Paris, Points, 2013, p. 74.

[11Id, p. 24.

[12Gilles Bonnet, op. cit., p. 224.

[13Ibid.

[14Id., p. 13.

Mis en ligne le 24 décembre 2022, par Marie Frisson