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Thèse

La fabrique d’un lieu commun : communauté, démocratie et rhétorique chez Michel Leiris, Jean Paulhan et Francis Ponge

Laurence Côté-Fournier

Thèse de doctorat en études littéraires
École doctorale : Université du Québec à Montréal
Sous la direction de Jean-François Hamel

Présentée et soutenue publiquement le 25 octobre 2016

Composition du jury :

M. Jean-François Hamel, professeur à l’Université du Québec à Montréal
M. Michel Lacroix, professeur à l’Université du Québec à Montréal
M. Éric Trudel, professeur au Bard College
M. Arnaud Bernardet, professeur à l’Université McGill

Laurence Côté-Fournier est chercheuse postdoctorale à l’Université de Montréal, où elle travaille actuellement sur l’ironie, les lieux communs et la culture populaire dans la littérature québécoise contemporaine.
Elle collabore régulièrement à la revue Liberté, et a publié à plusieurs reprises dans Spirale, Contre-jour, Nouveau Projet et Salon Double. Elle a aussi codirigé le collectif Politiques de la littérature. Une traversée du XXe siècle français avec Jean-François Hamel et Élyse Guay (Presses de l’Université du Québec, 2014).

Résumé :

Cette thèse se construit autour du legs de la rhétorique dans les écrits de Jean Paulhan, de Francis Ponge et de Michel Leiris. Ces trois auteurs partagent un désir de reconstruction et de reconfiguration de l’esprit de la rhétorique et de la fonction sociale du langage commun dans un contexte de forte individuation de la parole, et cherchent à penser de nouveaux lieux communs pour leur époque. Or langage commun, rhétorique et lieu commun s’avèrent, pour les trois auteurs, des points d’ambivalence autour desquels se met en branle le mouvement de la pensée, celle-ci ne parvenant jamais à s’arrêter autour d’une définition proprement positive ou négative des termes. En effet, loin d’incorporer passivement les effets de la tension entre commun et singulier intrinsèque à la modernité esthétique telle que définie par Nathalie Heinich et Jacques Rancière, Leiris, Paulhan et Ponge en ont fait l’un des moteurs de leurs œuvres, en s’interrogeant sur les enjeux artistiques et éthiques sous-jacents à cette dichotomie. L’ambivalence intrinsèque au fait littéraire démocratique s’inscrit dans leur énonciation, et leur travail fortement autoréflexif incorpore dans la structure des textes cette tension, sorte de « démocratie interne » à l’œuvre.
Le premier chapitre présente nos définitions des concepts de rhétorique, de lieu commun et de langage commun, ainsi que diverses considérations méthodologiques et historiques. Nous revenons sur le contexte historique ayant entouré les réformes de Jules Ferry, qui ont conduit à la fin de l’enseignement de la rhétorique en France, de même que sur les différents courants de pensée philosophique et esthétique ayant façonné la perception du langage au début du XXe siècle, principalement les travaux d’Henri Bergson, de Remy de Gourmont, de Ferdinand Brunetière et d’Antoine Albalat. Cette section se termine par une réflexion sur le concept d’expérience, à la lumière des écrits de Walter Benjamin et de Giorgio Agamben.
Dans le deuxième chapitre, nous analysons comment Paulhan construit une effectivité du langage par la forme même que prennent ses récits sur les communautés malgaches (« L’expérience du proverbe », « Les hain-tenys »), en prêtant une attention particulière à la manière dont Paulhan s’adresse à son auditoire, dans des essais qui se veulent à la fois proche des sciences en même temps que récits d’une expérience subjective. Nous enchaînons ensuite avec la transmission de l’expérience permise par la rhétorique et les proverbes dans un contexte de modernité, et sur les rapports d’exclusion et d’inclusion que leur usage sous-tend. Le langage pictural est abordé à travers ses textes sur la peinture moderne (Braque le patron, Fautrier l’enragé), qui traitent activement de la singularité du peintre et de son rôle dans la société. Nous examinons de plus près les enjeux éthiques que suscite la mise en place de ces « lieux communs », en maintenant un lien plus direct avec la notion de démocratie. Pour ce faire, nous nous penchons sur des figures récurrentes dans les essais de l’écrivain, celles du savant (ou spécialiste), du critique et du premier venu, et sur ce qu’elles révèlent de l’égalitarisme des points de vue et des formes que postule Paulhan, qui prolonge une posture d’ignorance, que nous analysons dans De la paille et du grain et Les fleurs de Tarbes. Par les jeux de pouvoir qu’elle sous-tend, cette ignorance feinte constitue une porte d’entrée vers l’analyse des métaphores du politique chez Paulhan. Nous terminons en nous arrêtant sur les questionnements éthiques qu’ont soulevés ses méthodes rhétoriques chez quelques penseurs français et américains (Julien Benda, Jeffrey Melhman, Michael Syrotinski).
Le troisième chapitre est consacré à l’œuvre de Francis Ponge. Tissant des liens avec la partie précédente, nous montrons le rapport dynamique que Ponge établit entre ses propres réflexions et celles de Paulhan, en regard de l’importance de la tradition, des proverbes et de la rhétorique dans le contexte moderne, en prenant appui sur les très nombreuses références à Paulhan disséminées dans l’œuvre de Ponge. En nous basant sur les textes de Ponge de l’entre-deux-guerres, notamment ses écrits sur des peintres (Fautrier, Braque) nous analysons comment l’auteur du Parti pris des choses se distancie de Paulhan pour fonder sa propre méthode, et comment celle-ci reprend différemment certaines des mêmes tensions entre la masse et l’individu, et sur la réception problématique de l’œuvre novatrice. Nous analysons par la suite les rapports ambivalents à la hiérarchie et au pouvoir que révèlent ses écrits, par leur mode assertif et par le type de pacte de lecture qu’ils supposent, notamment dans une lecture de La Seine, en nous arrêtant sur la circulation démocratique du signe que promeut ce texte. La représentation ambiguë des formes de pouvoir dans Pour un Malherbe, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, clôt cette partie.
Dans le quatrième chapitre, qui porte sur Michel Leiris, nous retraçons l’émergence de sa pensée sur les lieux communs et le langage commun, en prenant comme point de départ les textes de Leiris les plus directement influencés par le surréalisme (Glossaire, j’y serre mes gloses, Brisées) de même que son admiration pour Raymond Roussel. Nous nous arrêtons ensuite sur la présence des lieux communs dans la lecture et l’interprétation, ainsi que sur leur rôle comme mode de transmission d’une expérience singulière à un auditoire. Les questionnements éthiques associés à l’usage de la parole sont analysés dans un cadre autobiographique, celui de L’Afrique fantôme et de La règle du jeu, pour mettre au jour les tensions entre objectivité et subjectivité, entre sincérité et inventivité que suppose une éthique du témoignage qui se veuille à la fois lieu de connaissance et espace d’énonciation d’une voix singulière, telle que la présente et la définit Leiris, mais aussi telle que ses textes la contredisent.
Finalement, nous abordons ses écrits sur Pablo Picasso, Joan Miró et Francis Bacon, qui révèlent son idéal artistique, axé sur le merveilleux quotidien, l’idéal d’un art qui circule librement et parle du monde commun, sans être alourdi des mêmes enjeux politiques que la parole ne l’est pour Leiris.

Mis en ligne le 23 décembre 2017, par Benoit Auclerc