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Des ébauches au texte : l’atelier de Francis Ponge

Conférence inédite de Bernard Beugnot

Ecole Polytechnique de Zürich, 1978.

Bernard Beugnot est un spécialiste de la littérature française du XVIIe siècle, notamment de Guez de Balzac. Sa lecture des œuvres de Francis Ponge constitue un apport important aux études pongiennes, avec la publication de Poétique de Ponge. Le palais diaphane en 1990, aux Presses Universitaires de France. L’article de Bernard Veck, paru en 1998 dans le numéro 33 (« Fortunes de Guez de Balzac ») de la revue Littératures classiques et intitulé « Guez de Balzac chez Francis Ponge. De la distance au « mariage » ou l’indispensable satellite », témoigne de la richesse durable de cette voie interprétative.

Voir le témoignage de Bernard Beugnot quant à son parcours pongien.

Bernard Beugnot explore dans cette conférence inédite les différentes modalités de l’atelier poétique tel que le conçoit Francis Ponge. On retrouvera des éléments d’une veine thématique et critique promise à une belle fortune, si l’on songe, entre autres, aux travaux de Jean-Marie Gleize et Bernard Veck [1], d’une part, ou de Bernard Vouilloux [2], d’autre part, jusqu’à la publication récente du numéro 3 des Cahiers Francis Ponge intitulé « L’écrivain, l’artiste et leurs gestes ».
Les considérations de poétique sont ici envisagées selon une mise en perspective historique, par des références à la littérature du XVIIe et du XIXe siècles, replaçant le travail de Ponge dans la mémoire culturelle qui l’a forgé.
Ce tapuscrit est aussi un document qui reflète l’époque où il a été produit - citant, par exemple, les conversations de Jean-Louis de Rambures menées avec des écrivains pour le journal Le Monde, parues sous le titre Comment travaillent les écrivains, aux éditions Flammarion (notamment avec Lévi-Strauss qui se décrit comme « un peintre et un bricoleur qui se relaient », p. 19), ou le roman La Dentellière (1974) de Pascal Lainé qui a été peu avant adapté au cinéma, offrant à Isabelle Huppert son premier grand rôle. Bien plus, lorsque Bernard Beugnot prononce cette conférence, Ponge vient d’accorder un entretien à Francine Vigneau pour Radio Canada, dont il est question dans le propos [3].
Enfin, et nous savons que l’auteur ne nous en a pas tenu rigueur, nous relevons deux erreurs de frappe qui lui ont échappé : pour la simple raison qu’elles tendent joliment à l’invention poétique, où l’on aimerait voir un exemple d’un sujet gagné par son objet : il s’agit de "difficillement", page 6, et de "poésir", page 26.

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Bernard Beugnot rappelle que la métaphore de l’atelier poétique s’articule à deux moments de la carrière de Francis Ponge : d’une part, celui des débuts littéraires, où Ponge expérimente différentes pratiques, des textes clos au journal poétique, d’autre part, celui de la fréquentation des ateliers de peintres et des écrits sur l’art. L’histoire est connue : durant la Seconde Guerre Mondiale, certains peintres lisent Le Parti pris des choses, et demandent peu à peu à Ponge de participer à leurs projets. En compagnie des peintres, le caractère indissociable de l’œuvre et des étapes qui la constituent trouve tout son sens. Bernard Beugnot remarque que les « hésitations terminologiques » de Ponge pour qualifier ses propres recherches sont « révélatrices des rapports nouveaux qui cherchent à s’instaurer entre l’écrivain, son lecteur et son texte » (p. 14). Les conceptions poétiques de Ponge croisent, plus précisément, deux pratiques artistiques : celle, musicale, de la variation, et celle, plastique, des états de l’œuvre. La musique offre l’exemple d’une écriture s’autorisant l’art jubilatoire d’une formulation recommencée indéfiniment - qui inspirera à Ponge, au sujet de son propre travail, un calembour (« L’art de la figue ») (p. 14). Et les arts plastiques autorisent à prendre en considération les différents états d’une œuvre, comme le montrent certaines expositions dédiées à Cézanne ou Matisse. Mais Ponge reprend surtout à Fautrier l’idée d’« original multiple », en la détournant de sa portée industrielle et politique : elle renforce chez lui la conception d’une valeur égale accordée à chaque étape de l’œuvre. Finalement, comme le note Bernard Beugnot, il s’agit, pour un écrivain qui n’a pas oublié ses classiques, de faire « le panégyrique du travail » (p. 18), et, d’opposer à la conception romantique de l’inspiration la réflexion sur le matériau et ses agencements. Mais c’est également, pour Ponge, une manière de reconnaître l’imperfection des moyens mis à la disposition des poètes, le manque inhérent au langage pour transcrire les sensations dictées par les choses. Il faut alors accepter « un inégal combat » (p. 21) sans renoncer à reconstituer le « nœud » (p. 25) formé par l’ensemble des traits rendant compte de l’essence de l’objet : aux vertiges de l’idéal et au mutisme, Ponge oppose la rage d’expression qui se traduit par la production de « brouillons acharnés » (p. 23).
Bernard Beugnot montre finalement que, par ce geste de dévoilement du texte en train de s’accomplir, les textes se doublent d’un discours sur la poésie, et, que c’est en contemplant le mouvement de cette création en acte, que le lecteur apprend à la lire.

M. F.


Pour citer cette ressource :

Bernard Beugnot, « Des ébauches au texte : l’atelier de Francis Ponge », Publications en ligne de la SLFP, automne 2020. URL : http://francisponge-slfp.ens-lyon.fr/?Des-ebauches-au-texte-l-atelier-de


Notes

[1Jean-Marie Gleize, Bernard Veck, Francis Ponge : actes ou textes, Lille, Presses du Septentrion, 1984.

[2Bernard Vouilloux, Un art de la figure. Francis Ponge dans l’atelier du peintre, Presses Universitaires du Septentrion, 1998.

[3Entretien réalisé au Bar-sur-Loup, le 24 mai 1978.

Mis en ligne le 6 novembre 2020, par Marie Frisson